Hugo Villaspasa, L'ennui III, dessin 2008

vendredi 12 novembre 2010

Du corps amoureux

Qu’attendre de la philosophie en ces temps apocalyptiques qui voient la vie de chacun se fragmenter, se liquéfier, mutilée et aliénée par une société dont les valeurs cardinales sont l’argent, le travail, la domination? Que pourrait-elle apporter à celles et ceux qui souffrent en leur chair et leur esprit de la pesanteur de la vie quotidienne, du train absurde de ce monde, de la douce barbarie ? Pour Michel Onfray, comme pour Epicure ou Nietzsche, ce n’est rien d’autre qu’une manière de nous soigner, une médecine capable de nous apporter la grande santé, un chemin de sagesse qui nous ramène à l’essentiel et nous apaise. Contre les puissances mortifères et la pulsion de mort, la philosophie est d’une certaine manière régénérescence, affirmation des puissances joyeuses d’exister, de la pulsion de vie, création de sa liberté. La vie philosophique offre ainsi à chacun la possibilité, non d’une révolution collective rarement triomphante et inéluctablement dévoyée mais d’une modification personnelle de notre régime de vie, alliant souci de soi et souci d’autrui.

Alors que le récent livre de Michel Onfray sur Freud et la psychanalyse Le crépuscule d'une idole. L'affabulation freudienne a déclenché une polémique encore inachevée (voir le site et le blog du philosophe et la dernière publication Apostille au Crépuscule. Pour une psychanalyse non-freudienne), revenons sur l’un de ses ouvrages publié en 2000 intitulé Théorie du corps amoureux. Dans le paysage des publications sur le thème de l’amour, voici un ouvrage qui entend défendre un point de vue singulier et très personnel aux antipodes de la littérature et des pensées éculées sur cette question. Car en réalité plus que de l’amour en son acception commune et confuse, c’est du corps dont le philosophe d’origine normande disserte en développant une « physiologie matérialiste de l’amour ». Se basant sur un matérialisme hédoniste, Onfray défend une conception libertine des relations sexuées et sexuelles. Ainsi, contre la pensée platonicienne du désir comme manque, la condamnation judéo-chrétienne du plaisir et le privilège accordé aux valeurs sociales et grégaires qui aliènent les individus et disposent de leur liberté fondamentale, Onfray milite pour un désir conçu comme excès et débordement, un plaisir désiré et vécu, mais aussi maîtrisé, à travers une chair radieuse et une théorie des agencements qui pose l’égalité des sexes, le contrat, l’eumétrie (la juste distance dans les relations à autrui) et l’hospitalité comme principes centraux. Une sagesse pratique à l’usage de nos contemporains se trouve ainsi proposée. Tout à la fois éthique individualiste et égalitariste, soucieuse de soi mais aussi des autres, éthique de la relation sexuée, de la distance idéale et de l’amitié, éthique pragmatique, utilitariste et intéressée, éthique de la condition charnelle tragique de l’homme et de la jouissance de l’instant présent, éthique de la philosophie qui entend accorder les paroles et les actes et apporter de manière là aussi pragmatique des réponses concrètes aux questions que chacun se pose et d’en accepter les effets dans la vie quotidienne, cette sagesse se trouve résumée en un tetrapharmakon, à la manière d’Epicure : le réel est atomique, le vitalisme est nécessaire, le plaisir est réalisable et le négatif est peut être conjuré. Contre le judéo-christianisme et sa bataille contre le plaisir (Paul de Tarse, Méthode d’Olympe, Grégoire de Nysse, Tertulien et Augustin) cette sagesse convoque, en dehors de Nietzsche cité en exergue de la préface et de chacun des six chapitres, certaines grandes figures de la philosophie de l’Antiquité grecque et romaine, à commencer donc par Epicure. Encore faut-il distinguer la voie ascétique, austère et statique du maître de Samos et la voie plus libertaire et délibérément hédoniste, ludique, joyeuse et dynamique empruntée par les poètes Horace et Ovide et ceux qu’on a appelé les pourceaux. Onfray opte pour la seconde. Autre grande figure ici commentée : Lucrèce et son De rerum natura auquel l’auteur reconnait le grand mérite d’avoir démystifié la conception utopique et idéaliste de l’amour et prononcé l’acte de naissance d’une intersubjectivité libertaire. Haut représentant de la tradition matérialiste, Lucrèce prolonge ainsi l’œuvre de Démocrite et des cyniques qui travaillent à la déconstruction du platonisme. Et c’est finalement Sapho qui se trouve convoquée pour défendre, contre la conception pythagoricienne de l’harmonie réductrice des singularités individuelles, une théorie des agencements axée sur une intersubjectivité libertaire valorisant un Eros léger, l’hospitalité et l’amitié pour un plaisir librement consenti. Contre la conception phallocratique et misogyne véhiculée par le judéo-christianisme, contre la défense des valeurs du mariage, de la procréation et de la famille, voire de la patrie, Onfray milite pour un célibat choisi et une stérilité volontaire permettant selon lui de conserver son autonomie sans hypothéquer celle d’autrui. Et au-delà du platonisme et du christianisme, son équivalent pour le peuple, le modèle de vie ici proposé déconstruit l’idéal bourgeois, laïque et athée lui-même qui n’a pas toujours conscience de ses origines religieuses. Faut-il partager ces ultimes conclusions sur le célibat et la stérilité volontaire ? La famille est-elle nécessairement une cellule qui condamne les individus à la souffrance et la tristesse, aux traumatismes et à la perte de leur autonomie ? Ne peut-on pas la concevoir comme une micro-société qui laisse à chacun la liberté de sentir, de penser, de vouloir et d’agir, la possibilité de s’épanouir et de tracer son chemin en jouissant ici et maintenant du pur plaisir d’exister ? Un regard lucide sur la réalité familiale doit-il nous amener nécessairement à son rejet pur et simple ? Autrement dit, l’idéal libertaire est-il nécessairement célibataire et stérile ? Avouons du moins notre embarras sur ce point.
Théorie du corps amoureuxPour une érotique solaire
de Michel Onfray, éd. Grasset, 2000
cité d’après la 10ème éd. Le Livre de poche, 2009

mardi 27 juillet 2010

Rom = homme


Après la polémique déjà ancienne sur le port du voile à l’école, la loi contre le niqab et le fameux débat sur l’identité nationale, après aussi la chasse aux sans-papiers et les expulsions, voilà nos gouvernants qui, réagissant à chaud aux événements de Saint-Aignan, décident de stigmatiser les gens du voyage et en particulier les Roms. Une maladresse ? Une bêtise ? Ou une provocation de plus ? Comment faire l’amalgame entre quelques délinquants relevant du droit commun et une population qui, par tradition, a choisi un nomadisme, au demeurant très relatif, et éprouve les pires difficultés à se faire accepter dans les communes françaises faute de terrains mis à leur disposition ? La France doit-elle se limiter à n’être plus qu’une terre d’accueil pour touristes fortunés ou, se montrant généreuse et tolérante, s’efforcer d’offrir des conditions décentes à ceux qui souhaitent vivre honnêtement dans notre pays et qui, rappelons-le, ont déjà pour la plupart la nationalité française ? Doit-elle suivre la voie de l’Italie qui avait connu en 2008 des problèmes identiques ?




Que l’on médite sur le sort des gens du voyage en allant voir ou revoir le dernier et poignant film de Tony Gatlif intitulé Liberté : une ode poétique à la vie et à la liberté, contre toutes les tentatives politiques de rejet des marginaux, d’ostracisme voire de purification ethnique. Un film sur le sort réservé aux tsiganes pendant l’occupation allemande et porté par un acteur hors-normes, James Thiérrée, incarnant le personnage enragé de Taloche, viscéralement et follement épris de liberté. Simplement bouleversant.

Au fait, étymologiquement, rom signifie « homme » ! Faut-il le rappeler à nos gouvernants ?

Voir l’article de Guillaume Mazeau dans Le Monde du 25/07/2010 et les autres articles

vendredi 23 juillet 2010

« Apprendre à être architecte et apprendre à vivre, c’est la même chose ».


Le livre de Tadao Ando Du Béton et d’autres secrets de l’architecture contient une série d’entretiens donnés par le célèbre architecte japonais alors qu’il se consacrait à son projet américain du Musée d’art moderne de Fort Worth (Texas, 2002). Revenant sur les grandes lignes de ce projet et sa réalisation progressive, Ando nous livre quelques éléments de sa biographie, les influences subies et les grands principes de son architecture. Il évoque en passant Louis Kahn, la boxe, Heidegger et la philosophie, le Zen, le Panthéon, l’obscurité. Une leçon de vie et de méditation. En voici quelques morceaux choisis.

Tadao Ando
Du Béton et d’autres secrets de l’architecture
éd. L’Arche, 2007
Titre original : Seven interviews with Tadao Ando, 2002


« …je me suis dit que l’architecture devait avoir la responsabilité de s’adresser à la force des hommes, de même que chaque homme doit se sentir responsable envers les autres. Autrement dit, l’architecture joue un rôle moral dans notre vie. Elle inspire et protège tout à la fois. » p.21
« La forme architecturale reflète et détermine notre rapport à nous-mêmes, aux autres, à la nature, aux matériaux. […] Le défi, à chaque fois, est de protéger les individus et de créer un environnement qui les unisse pour qu’ils forment une société. » p.23
« […] l’architecture n’est pas seulement forme, lumière, son, matériau, mais l’intégration idéale de toutes choses. L’élément humain est ce qui unifie l’ensemble. Un grand édifice ne s’anime que lorsque quelqu’un y pénètre. La forme n’est pas de l’imagination. La forme éveille l’imagination. » p.36
« J’estime qu’une maison sert un but à la fois physique et spirituel, et je considère que l’obscurité y joue un rôle très important. […] Si vous voyez la lumière, c’est grâce à l’obscurité. […] J’aime que les gens parlent de la lumière dans mes édifices, mais je pense qu’il est tout aussi important de prêter attention aux ombres. Elles jouent un rôle très important. L’ombre et l’obscurité contribuent à la sérénité et au calme. Je pense que l’obscurité offre la possibilité de réfléchir et de contempler. » p. 72-73
« Il me semble que les philosophes, les poètes, et tous ceux qui passent une grande partie de leur vie en train de réfléchir à des choses essentielles ont, dans l’endroit le plus reculé de leur paysage mental, ce que j’appellerais une cicatrice. C’est quelque chose de profond en eux, ou dans leur passé, qui les amène à penser la vie d’une façon différente. Cette cicatrice leur donne l’envie de se battre et la force de s’exprimer. » p.75
« Mon but principal en tant qu’architecte a été d’offrir aux gens une expérience architecturale qui enrichisse leur esprit. C’est une idée très importante que l’on doit garder en tête, bien sûr, quand on construit une maison. La maison protège le corps, qui à son tour contient l’esprit. Elle doit apporter une sécurité et un réconfort à la fois au corps et à l’esprit. On en a déjà parlé. Tout comme le corps doit se sentir à l’aise avec l’esprit à l’intérieur de soi, un édifice doit nous procurer du confort, c’est-à-dire de la protection, et aussi nous offrir des lieux de réflexion et de méditation – une vraie réflexion sur le rapport de chacun avec le monde. » p.80
« Un mur est comme un objet qui interroge […] Un mur devrait encourager les gens à penser. » p.106
« …donner de la dignité à la présence humaine…Cela est important car si les gens ne perçoivent pas leur propre présence, leur propre importance, ils ne s’ouvrent pas aux choses autour d’eux. Donc, la première chose est de transmettre aux gens un sentiment de leur propre dignité. En tant qu’architectes, on ne doit pas oublier cette conscience de soi. » p.122
« Tout ce que je peux faire en tant qu’architecte, c’est considérer la diversité des habitants de la planète et réfléchir à la façon dont l’architecture peut les aider à se rapprocher ; pas seulement comme lieu de réunion, mais comme espace d’inspiration. En tant qu’architecte, c’est tout ce que je peux faire – créer un dialogue entre différentes cultures, histoires et valeurs. Nous pouvons apprendre tant de choses des autres et de leur passé. » p.125-126

Site du musée de Fort Worth :

Autres œuvres de Tadao Ando :

Cette étrange idée du beau

Mi Fu

Cette étrange idée du beau de François Jullien
éd. Grasset, 2010

Deuxième tome de ses « Chantiers », l’ouvrage Cette étrange idée du beau publié récemment chez Grasset poursuit le travail du philosophe-sinologue François Jullien. C’est cette fois à une autre grande idole de la philosophie occidentale qu’il s’attaque, tentant à la fois un bilan de ses recherches antérieures (notamment L’éloge de la fadeur et le Nu impossible) et un renouvellement de sa réflexion.
Convoquant tour à tour les grands philosophes théoriciens du beau depuis Platon le fondateur à Hegel qui prétend avoir le mot de la fin en passant par Aristote, Cicéron, les stoïciens, Plotin, St Augustin, Kant et même Diderot, François Jullien dévoile la façon dont le concept de beauté a fait l’objet d’une construction progressive dans l’histoire de la philosophie occidentale, au prix du sacrifice d’une réalité concrète toute autre qui, sans être avare de belles choses (de beaux paysages notamment) ne nous fait jamais rencontrer « le beau ». Cette hypostase du beau, ce passage de l’adjectif au substantif (le to kalon grec), il s’agit d’en comprendre le mécanisme de production en les confrontant, comme a l’habitude de le faire Jullien, avec l’Autre de la pensée chinoise. D’où le sous-titre Dialogue. Comme il le dit d’entrée, ce passage par la Chine n’est pas volonté d’exotisme mais manière de poser une question dans toute sa radicalité, bien plus encore occasion de poser une question qui ne viendrait même pas à l’esprit si l’on restait enfermé dans le contexte de notre philosophie occidentale. Suivant de près la langue chinoise d’abord, qui n’isole pas « le beau » mais évoque plutôt un processus d’embellissement, puis les grands peintres et théoriciens chinois de la peinture (Mi Fu, Guo Xi, Fang Xun) c’est à une réalité concrète bien étrangère à l’abstraction figée du concept de « beau » que nous accédons. Pas d’essence éternelle, immuable mais une énergie-souffle (le qi et le li) qui se transforme sans cesse animée en ses deux pôles (le yin et le yang). Pas de beauté saillante, splendide, éclatante et source d’effroi mais plutôt la fadeur. Pas de « ce qui » substantiel dont l’Hippias majeur de Platon marque magistralement l’entrée en scène en même tant que celle de l’insoluble question du beau qui va préoccuper deux mille ans de philosophie ; mais un « délicat équilibrage par « imprégnation » diffuse et « estompement » » (p.33). Et c’est précisément cette fade réalité en transition que le peintre a la lourde charge de retranscrire.
Comme le préconise les Arts de peindre chinois, peindre la transformation et non la forme, la variance plutôt que la variété, la valence et non l’essence, atteindre la résonance plutôt que la ressemblance, manifester la prégnance plutôt que la présence, c’est somme toute bouleverser notre représentation du réel et ce que nous nommons « le beau ». Cheville ouvrière de la métaphysique, le concept de beau a servi une conception dualiste qui a d’abord séparé arbitrairement la matière et l’esprit, le sensible et l’intelligible, puis a utilisé le « beau » comme médiation entre les deux lieux ainsi séparés. Comme le dit Schiller : « par la beauté, l’homme sensible est conduit à la forme et à la pensée »… « par la beauté l’homme spirituel est ramené à la nature et rendu au monde de sens. ». L’énigme du « beau » tient toute entière dans cette tentative de concilier l’inconciliable, signe manifeste d’une contradiction insurmontable (malgré Kant, malgré Hegel). Or, en restant au plus près du réel, la pensée chinoise a évité cet écueil. Ce qu’elle et la peinture parviennent à saisir, c’est la vie elle-même dans sa perpétuelle maturation spirituelle faisant interagir et coopérer indissociablement le yin et le yang, un seul mouvement du souffle-énergie tantôt s’actualisant en forme sensible, tantôt se fondant et se spiritualisant.
Ainsi, ce nouvel ouvrage de François Jullien constitue un véritable Manifeste de sinologie : non seulement parce qu’il nous invite à pénétrer la pensée et la peinture chinoises mais parce qu’il nous invite à bien lire les textes. Le problème est de traduction. Il ne s’agit pas d’assimiler la pensée chinoise et de la ramener à la nôtre en usant par exemple des termes européens de beau ou de beauté quant les chinois disent plus volontiers « embellissement », « coloration spirituelle » ou usent d’un réseau qualificatif composé de termes comme « réussi », « joli », « vivant », « excellent », « dimension d’esprit » ou de binômes « florissant/onctueux », « limpide/joli », « secret/élégant », etc.
Tout donc sauf rester chez soi mais plutôt se mettre en route et à l'écoute…

Centre Pompidou-Metz


Déjà internationalement connu pour ses constructions de papier (maisons, églises, ponts), son musée nomade et son architecture de l’urgence qui l’a amené à travailler avec l’ONU pour venir en aide aux réfugiés de Haïti notamment, l’architecte japonais Shiguru Ban (en collaboration avec l’architecte français Jean de Gastines) vient de livrer une œuvre originale et de premier ordre avec le Centre Pompidou de Metz. Ce musée constitue à lui seul une œuvre singulière à l’esthétique remarquable. Un toit hexagonal d’un blanc éclatant en fibre de carbone, toile translucide tendue sur une armature de bois tressé sur le modèle d’un chapeau chinois, recouvre une structure regroupant salles d’exposition, forum, grande nef destinée aux œuvres monumentales, studio, auditorium, café, restaurant, réserves et administration. Les trois étages constitués par de longues galeries tubulaires de 80 mètres chacune superposées et orientées diversement sur la ville (parvis, quartier impérial, cathédrale) s’articulent autour d’une tour centrale et reçoivent les collections superbement éclairées par un savant mélange de lumière naturelle et artificielle (luminaires d’Ingo Maurer). Une mise en scène sobre mais judicieuse. Un musée où l’intérieur s’ouvre sur l’extérieur, où les espaces généreux et au grand air accueillent les visiteurs sous le charme. Moins décrié que le fut à l’époque le centre Beaubourg conçu par Renzo Piano et Richard Rogers, le musée combine forme sculpturale, fonctionnalité et efficacité, haute technologie (toit et volets de verre notamment) et souci de l’environnement (parc conçu par Nicolas Michelin, Ursula Kurz et Pascal Cribier).



Site du Centre Pompidou de Metz : http://www.centrepompidou-metz.fr/

Site officiel du cabinet de Shigeru Ban http://www.shigerubanarchitects.com/

Site officiel de Jean de Gastines : http://www.jdg-architectes.com/index.html

« Cul-de-plomb » ou « semelles de vent »?



Voici un livre qu’on emmènerait volontiers au fond de son sac de randonnée et qu’on sortirait à la première longue pause venue ou le soir avant de s’endormir, épuisé par une longue journée de marche. Un compagnon de voyage qui nous donnerait le sentiment de suivre les pas de Nietzsche, de Thoreau, de Rousseau ou de Nerval. Un livre à lire entre deux longues marches, en pèlerinage (pour ses adeptes) ou bien encore en promenade dans un jardin public, au retour d’une flânerie en ville, pour s’apercevoir, venant d’en faire l’expérience même, combien de vérités il égrène à propos précisément de cette activité élémentaire : marcher.
Marcher, contrairement au sport qui exige entraînement, matériel et esprit de compétition, est un geste naturel et simple. Et en même temps, c’est toujours une aventure. Celle du corps bien sûr. Mais aussi celle de l’esprit. Marcher, c’est en ce sens toute une philosophie, un art de vivre : libération, méditation poético-philosophique, affirmation joyeuse de l’existence. Sens de l’effort, courage, patience, dépassement de soi-même, souffrance mais aussi joie et libertés au pluriel (suspensive, rebelle, renonciatrice) : autant d’ingrédients qu’exige ou nous offre la marche. Fuite avec Rimbaud, résistance avec Gandhi, errance ou vagabondage avec Kerouac et d’autres, monotone, régulière et inéluctable promenade chez Kant, flânerie urbaine avec Baudelaire, Walter Benjamin ou Guy Debord, la marche se décline en de multiples figures qui ont souvent en commun d’être une rupture salutaire avec le quotidien, ses pesanteurs et ses injustices, une façon de se retrouver ou de se perdre, de se sentir vraiment exister : une entrée en solitude(s) et en silence(s), une certaine manière d’habiter le monde. A lire sans modération.

Frédéric Gros
Marcher, une philosophie, éd. Carnets Nord, 2009


Extraits :
« La liberté en marchant, c’est de n’être personne, parce que le corps qui marche n’a pas d’histoire, juste un courant de vie immémoriale. » p.15
« Et on se sent libre, parce que, dès qu’il s’agit de se rappeler les signes anciens de notre engagement dans l’enfer – nom, âge, profession, carrière -, tout, absolument, apparaît dérisoire, minuscule, fantomatique. » p.19
« …n’avoir pas un choix indéfini quand il s’agit de manger ou de boire, être soumis à la grande fatalité du temps qu’il fait, ne compter que sur la régularité de son pas, cela fait apparaître soudain la profusion de l’offre (de marchandises, de transports, de mise en réseau), la démultiplication des facilités (de communiquer, d’acheter, de circuler) comme autant de dépendances. Toutes ces micro-libérations ne constituent jamais que des accélérations du système, qui m’emprisonne plus fort. Tout ce qui me libère du temps et de l’espace m’aliène à la vitesse. » p.12
[…] dans la marche, le signe authentique de l’assurance est une bonne lenteur. Je veux parler pourtant d’une lenteur du marcheur qui n’est pas exactement le contraire de la vitesse. […] La lenteur est surtout le contraire de la précipitation. […] L’illusion de la vitesse c’est de croire qu’elle fait gagner du temps. […] Les journées à marcher lentement sont très longues : elles font vivre plus longtemps parce qu’on a laissé respirer, s’approfondir chaque minute, chaque seconde, au lieu de les remplir en forçant les jointures. […] La lenteur, c’est de coller parfaitement au temps, à ce point que les secondes s’égrènent, font du goutte-à-goutte comme une petite pluie sur la pierre. Cet étirement du temps approfondit l’espace. » p.52-54
« Marcher rend le temps réversible. » p176
« Ce qui s’appelle « silence » dans la marche, ce n’est jamais d’abord que la fin du bavardage, de ce bruit permanent qui fait écran, brouille tout et envahit comme un chiendent les prairies vastes de notre présence. […] Mais surtout, c’est la dissipation encore de notre langage. » p. 88
« La différence entre le profit et le bénéfice, c’est que les opérations qui permettent le profit, un autre pourrait les faire à ma place : c’est lui qui sortirait gagnant. […] D’où le principe de concurrence. Ce qui m’est bénéfique en revanche dépend de gestes, d’actes, de moments de vie qu’il m’est impossible de déléguer. Thoreau a pu écrire dans sa correspondance : pour savoir ce qu’il faut faire, demande, à propos de l’action que tu te proposes, « Quelqu’un d’autre pourrait-il le faire à ma place ? » Si oui, abandonne-la, sauf si elle est absolument indispensable. Mais c’est qu’elle n’est pas prise dans la nécessité de la vie. Vivre, au plus profond, personne ne peut le faire à notre place. Pour le travail, on peut se faire remplacer, mais pas pour marcher. Le grand critère est là. » p.125
« On ne le dira jamais assez : il n’y a pas besoin d’aller très loin pour marcher. Le vrai sens de la marche, ce n’est pas vers l’altérité (d’autres mondes, d’autres visages, d’autres cultures, d’autres civilisations), c’est à la marge des mondes civilisés, quels qu’ils soient. Marcher, c’est se mettre sur le côté : en marge de ceux qui travaillent, en marge des routes à grande vitesse, en marge des producteurs de profit et de misère, des exploitants, des laborieux, en marge des gens sérieux qui ont toujours quelque chose de mieux à faire que d’accueillir la douceur pâle d’un soleil d’hiver ou la fraîcheur d’une brise de printemps. » p. 131
« Ainsi la marche nous rappelle sans cesse notre finitude : corps lourd de besoins frustres, cloué au sol définitif. Marcher, ce n’est pas s’élever, ce n’est pas tromper la pesanteur, ce n’est pas s’illusionner, par la vitesse ou l’élévation, sur sa condition mortelle, mais plutôt l’effectuer par cette exposition à la solidité du sol, à la fragilité du corps, à ce mouvement lent d’enfoncement. Marcher, c’est exactement se résigner à être ce corps qui marche, incliné. Mais l’étonnant est que cette résignation lente, cette immense lassitude nous donne la joie d’être. De n’être que cela certes, mais absolument accordé. Notre corps de plomb à chaque pas retombe sur la terre, comme pour y reprendre racine. La marche est une invitation à mourir debout. » p. 250

dimanche 18 juillet 2010

Architecture durable et ville heureuse


Etrangement traduit en français par le titre La désobéissance de l’architecte (éd.Arléa, 2009), le livre d’entretiens La responsabilità dell’architetto publié en 2004 donne l’occasion à l’architecte italien Renzo Piano de revenir sur son parcours et ses œuvres majeures du passé et du présent. Evoquant tour à tour les différents projets que sont entre autres le Centre Beaubourg à Paris, la Postdamer Platz à Berlin, le Centre Tjibaou à Nouméa, le Centre Paul Klee à Berne, le réaménagement du port de Gênes ou bien encore son propre atelier à Punta Nave, l’architecte nous livre ses réflexions sur l’architecture tout à la fois locale et universelle, « le délicat et dangereux » mais passionnant métier d’architecte. Il nous propose aussi une réflexion sur la ville et ses « trous noirs », la nécessité d’une architecture durable privilégiant légèreté et transparence. L’ouverture d’esprit et l’interdisciplinarité, l’expérimentation et la créativité, le respect des cultures et le métissage sont ici les leitmotive.

Renzo Piano, La désobéissance de l’architecte, éd. Arléa, 2009
La responsabilità dell’architetto, 2004

Site officiel de Renzo Piano : http://www.renzopiano.com/

vendredi 7 mai 2010

Nietzsche. Se créer liberté


Que l’on connaisse ou non la vie et l’œuvre du philosophe allemand Friedrich Nietzsche, on découvrira avec curiosité cette bande-dessinée conçue par un jeune dessinateur Maximilien Le Roy à partir d’un script cinématographique de Michel Onfray intitulé L’innocence du devenir, la vie de Frédéric Nietzsche. De sa naissance à Röcken à sa mort à Naumburg, c’est le parcours de cet apatride philosophe-artiste qui se trouve retracé. La mort traumatisante du père, la formation au collège de Pforta, les études théologiques et leur abandon, l’amour de la musique, la découverte fracassante du Monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer, ses visites chez les Wagner à Tribschen, l’enseignement de la philologie à Bâle, son amitié avec Peter Gast et Paul Rée, ses voyages à Venise, Gênes, Sils-Maria, Nice et Sorrente, sa rencontre avec Lou Salomé à Rome, son projet de communauté philosophique et sa solitude grandissante, ses difficultés à vendre ses livres et se faire éditer malgré Naissance de la tragédie, Ainsi parlait Zarathoustra et tant d’autres coups d’éclats littéraires, et puis ses troubles pathologiques, sa souffrance physique et psychologique jusqu’au coup de folie de Turin, son internement à la clinique psychiatrique de Bâle et sa lente extinction à Naumburg entouré de sa mère et de sa sœur qu’il a fini par détester, sa mort enfin le 25 août 1900, tout cela se trouve ici évoqué. Tantôt seulement suggéré par les dessins, tantôt soutenu par les dialogues, le vécu de Nietzsche se déroule sous nos yeux, le tout parsemé de quelques extraits choisis des œuvres du philosophe. Sa pensée s’y trouve nécessairement résumée à grand traits et de manière partielle, toutefois sa quintessence s’y révèle et c’est pourquoi on ne saurait que trop conseiller la lecture de cet ouvrage aux plus jeunes. De bénéfiques rappels sur la récupération de la pensée de Nietzsche par sa sœur antisémite, devenue l’amie d’Hitler, achèvent l’opus.
Un ouvrage réussi qui invite à lire ou relire Nietzsche. On pourra aussi consulter le très bon film d’Alain Jaubert Nietzsche, une vie philosophique et Nietzsche, miracle français par Philippe Sollers.
On pourra surtout se plonger ou se replonger dans les œuvres de ce philosophe iconoclaste, ô combien lucide et passionné par la vie.


Extraits choisis :

« Tout idéalisme m’est étranger. Là où vous voyez des choses idéales, moi je vois des choses humaines, hélas ! trop humaines ! »
« On se rend maintenant très bien compte à l’aspect du travail – c’est-à-dire à ce dur labeur du matin au soir – que cela constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il place toujours devant les yeux un but mesquin, et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence jouira d’une plus grande sécurité : et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême. »
« C’est à peine si je frôle encore les crêtes des vagues. L’existence où je serais censé nager m’est comme extérieure, et je touche sa peau joueuse non sans un frisson de volupté : suis-je devenu poisson-volant ? »
« Nous n’aimons pas l’humanité ; mais d’autre part, nous sommes bien loin d’être assez allemand pour être les porte-parole du nationalisme et de la haine des races, pour nous réjouir des maux de cœur nationaux, et de l’empoisonnement du sang, qui font qu’en Europe un peuple se barricade contre l’autre comme si une quarantaine les séparait. Pour cela, nous sommes trop libres de toute prévention, trop malicieux, trop délicats, nous avons aussi trop voyagé…Nous préférons de beaucoup vivre dans les montagnes, à l’écart, « inactuels »… Nous autres sans-patrie, nous sommes trop multiples et trop mêlés de race et d’origine, pour faire partie des « hommes modernes ». »
« Et Zarathoustra parla ainsi au peuple : je vous enseigne le surhumain…l’homme est quelque chose qui doit être surmonté…Ce qui est grand dans l’homme, c’est qu’il est un pont et non un but…Je vous le dis : il faut encore porter du chaos en soi pour pouvoir donner naissance à une étoile dansante…Pour détourner beaucoup de gens du troupeau – voilà pourquoi je suis venu. »
« Le manque, durant des années, d’une affection humaine réellement reposante et salvatrice, l’isolement absurde que ce défaut implique, le fait que presque tout ce qui subsiste de relations humaines ne soit qu’une cause de blessures, tout cela participe du pire et n’a qu’une légitimité, celle d’être nécessaire. »
« Allons de l’avant, allons plus haut ! L’ici-bas et l’existence ne sont supportables que si l’on emprunte ce raide sentier vers les hauteurs ! »

dimanche 25 avril 2010

"Enfin le début"

« Une vingtaine de chansons choisies dans trente années d’écriture personnelle sur le temps qui passe, la vie qui va ou s’en va, le monde qui tourne et l’amour idem... Une promenade musicale entre latin-jazz, tango et ballade comme un fil subtilement tendu par trois musiciens (guitare, contrebasse, violoncelle, saxophone...) sur lequel je funambule, interprète et chante : « Enfin le début… » »
Ainsi Yves Paquelier, chanteur globe-trotter (après l’Espagne, il vit actuellement au Pérou), présente-t-il lui-même son premier album récemment sorti. Une découverte pleine de poésie, d’authenticité et d’humanité que je dois à Patrick, mon ancien collègue et ami madrilène.
Découvrez le site de ce chanteur et des extraits de quelques-unes de ses chansons.
http://www.eld.paquelier.net/index.php/lire/




Les enfants du monde ; Entre nos doigts ; Il fait neige ; La photo de Georges, Jacques et Léo ; Pleurer, aimer, rire et comprendre…mes titres préférés.

jeudi 22 avril 2010

Ouvrir l'espace, ouvrir le temps


« …l’architecture doit servir d’abord à vivre mieux, à rendre l’espace heureux » affirme l'architecte français Christian de Porzamparc.

Créateur, entre autres projets, de la Philarmonie du Luxembourg, de la tour LVMH de Manhattan, de la rénovation du quartier Massena et de la Cité de la Musique à Paris, l'architecte s'émerveille : une architecture est au fond une petite utopie qui s'est réalisée. Encore faut-il savoir s'étonner pour renouveller les formes spatiales et temporelles de nos villes et de nos lieux de vie. Retrouvez d'autres propos extraits de sa leçon inaugurale au Collège de France.

Architecture : figures du monde, figures du temps
de Christian de Porzamparc
Collège de France, Fayard, 2006
Leçon inaugurale n°183
Site web de l'architecte : http://www.chdeportzamparc.com/

Changer le monde ?


« Il faut changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde » disait Descartes, perpétuant ainsi le conseil de résignation de la sagesse stoïcienne. Soit, mais quand le monde va mal, faut-il accepter de se résigner ? Ne faut-il pas plutôt agir ? Ceux pour qui la réponse est évidente se concentreront alors sur le véritable problème : quelle voie s’offre à chacun de nous dans la perspective nécessaire d’un changement du monde et du réel ? Comment modifier durablement les choses et être efficace ? Faut-il en appeler à la bruyante révolution, toujours soudaine et brutale, jamais à l’abri d’un dévoiement ou d’une restauration, ou bien même à la réforme permanente et sans ménagement, tout autant fracassante et violente, qui a tôt fait d’éveiller et de renforcer ses ennemis ou bien s’agit-il d’emprunter le chemin plus doux et discret d’un infléchissement des situations, celui d’une transformation silencieuse ? Changer le monde, changer la vie ? Qui ne l’a pas souhaité ? Et pourtant, qui peut se targuer d’avoir trouvé la solution ? On trouvera peut-être un début de réponse dans l’ouvrage de François Jullien Les transformations silencieuses.

Les transformations silencieuses
de François Jullien
éd. Grasset, Paris, 2009.

vendredi 26 mars 2010

Et si on jouait ?

Dans Qu’est-ce qu’un dispositif ?, le philosophe italien Giorgio Agamben en appelle à la profanation à titre de contre-dispositif destiné à neutraliser les effets destructeurs et pervers de ces instruments de domination que sont les dispositifs. Mais qu’est-ce que profaner ? Agamben s’en explique dans son ouvrage Profanations et en particulier dans un article intitulé Eloge de la profanation.

Profanations
de Giorgio Agamben
éd. Rivages Poche, Petite bibliothèque, Paris, 2006.

« mes amis, il n’y a pas d’amis »


Qu’est-ce donc que l’amitié ? Si on ne me le demande pas, pour paraphraser Augustin qui s’exprimait ainsi à propos du temps, je le sais ; mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus. Ce n’est pas que je ne puisse tenir un discours sur l’amitié. De Platon à Derrida, en passant par Aristote et Montaigne, beaucoup de philosophes s’y sont essayés. Mais tous ont aussi rencontré de grandes difficultés à se représenter, à se faire un concept de cet « ami » que la philosophie inclut dans son nom même. Pourquoi cette énigme de l’amitié ? Puis-je cerner avec des mots cette singulière expérience? Le silence de la peinture ne serait-il pas mieux à même d’en signifier l’originalité, l’intensité et la puissance? N’est-ce pas parce que l’amitié est fondamentalement une expérience existentielle et sensible originaire du partage de la douceur de vivre qu’il est si difficile de s’en faire un concept ? Giorgio Agamben soulève ces questions dans un petit texte en cinq parties et nous dévoile à la suite d’Aristote les grands traits d’une ontologie politique de l’amitié. Lire la suite ci-contre.
L'amitié
de Giogio Agamben
éd. Rivages Poche, Petite bibliothèque, Paris, 2007.

La vie a-t-elle un sens ?

Le hasard m'a fait récemment retrouver un texte, utilisé il y a quelques années déjà, dans un spectacle du Lycée Robespierre, intitulé Un chemin. Un texte qui en dit long sur la vie...à méditer. Merci à toi, Eve, de nous l'avoir fait découvrir.

"C’est si peu de chose une vie...

Impossible de se débarrasser intégralement de la question oiseuse : "Quelle peut être la signification de la vie ?" Moi-même, en ruminant mon passé, je me surprends souvent à me demander : "A quoi ça rime ? "

A rien. A rien du tout. On éprouve quelque peine à accepter ça, parce qu'on a dix-huit siècles de christianisme derrière nous. Mais plus on réfléchit, plus on a regardé autour de soi, en soi, et plus on est pénétré par cette vérité évidente : "Ça ne rime à rien." Des millions d'êtres se forment sur la croûte terrestre, y grouillent un instant, puis se décomposent et disparaissent, laissant la place à d'autres millions, qui, demain, se désagrégeront à leur tour. Leur courte apparition ne « rime » à rien. La vie n'a pas de sens. Et rien n'a d'importance si ce n'est de s'efforcer à être le moins malheureux possible au cours de cette éphémère villégiature...

Constatation qui n'est pas aussi décevante, ni aussi paralysante, qu'on pourrait croire. Se sentir bien nettoyé, bien affranchi, de toutes les illusions dont se bercent ceux qui veulent à tout prix que la vie ait un sens, cela peut donner un merveilleux sentiment de sérénité, de puissance et de liberté. […]

Je songe tout à coup à cette salle de récréation […] Je la revois pleine de gosses à quatre pattes, en train de jouer aux cubes. […] Il y avait là des enfants arriérés, des demi-imbéciles, et d'autres très intelligents. […] Beaucoup se contentaient de remuer au hasard les cubes qui se trouvaient devant eux, de les déplacer, de les tourner et retourner sur leurs diverses faces. D'autres, plus éveillés, […], alignaient les cubes, composaient des dessins géométriques. Quelques-uns, plus hardis, s'amusaient à monter de petits édifices branlants. Parfois, un esprit appliqué, tenace, inventif, ambitieux, se donnait un but difficile, réussissait, après dix tentatives vaines, à fabriquer un pont, un obélisque, une haute pyramide... A la fin de la récréation, tout s'effondrait. Il ne restait sur le lino qu'un amas de cubes éparpillés, tout prêts pour la récréation du lendemain.

C'est, somme toute, une image ressemblante de la vie. Chacun de nous, sans autre but que de jouer […] assemble, selon son caprice, selon ses capacités, les éléments que lui fournit l'existence, les cubes multicolores qu'il trouve autour de lui en naissant. Les plus doués cherchent à faire de leur vie une construction compliquée, une véritable œuvre d'art. Il faut tâcher d'être parmi ceux-là, pour que la récréation soit aussi amusante que possible ...

Chacun selon ses moyens. Chacun avec les éléments que lui apporte le hasard. Et cela a-t-il vraiment beaucoup d'importance qu'on réussisse plus ou moins bien son obélisque ou sa pyramide ?

Tâcher d'être parmi ceux-là…"

Roger MARTIN du GARD
Les Thibault

vendredi 26 février 2010

Du téléphone portable, de la télévision et d’autres dispositifs

Quel rapport y a-t-il entre un téléphone portable, un discours, une cigarette, l’agriculture, un ordinateur, des lois et des mesures de police ? Selon le philosophe italien Giorgio Agamben, ce sont tous des dispositifs. Mais qu’est-ce qu’un dispositif ? Et quelle nécessité avons-nous de nous interroger avec urgence sur les dispositifs ?
Qu'est-ce qu'un dispositif ?
de Giorgio Agamben
éd. Rivages Poche, Paris, 2007.

samedi 20 février 2010

Gagner sa vie

Qu'est-ce que gagner sa vie ? On peut comprendre cette expression de manière triviale et consumériste. Gagner sa vie, c'est faire de l'argent, honnêtement ou non, pour s'assurer la survie, le confort voire le grand luxe. Mais on peut aussi attacher à cette expression un tout autre sens, plus noble et moins cynique. Gagner sa vie, c'est assurer sa dignité, résister à l'absurde de la condition inhumaine.
La nouvelle de Stefan Zweig Le joueur d'échec nous livre un aperçu de ces deux manières de comprendre l'expression et finalement d'envisager l'existence à travers ses deux personnages principaux Mirko Czentovic et Docteur B.
Un livre passionnant, rédigé pendant la seconde guerre mondiale, qui met aussi en garde contre toute forme de déraison, y compris celle d'une certaine raison.
Le joueur d'échec
de Stefan Zweig
éd. Le livre de poche, 1991.
Ecrite en 1941, cette nouvelle de l'écrivain autrichien est de bout en bout captivante. Tel le héros, le Docteur B., qui échappe à l'angoisse du néant, au vide de son isolement radical par un compagnon tout à la fois inespéré et pour un temps au moins salutaire, le lecteur trouvera dans ce court récit un excellent moyen pour fuir l'ennui. Et c'est passionnément attaché à son objet, comme M.B. au jeu d'échec, qu'il découvrira les aspects fascinants et palpitants de cet écrit.
Tout oppose les deux personnages principaux : Mirko Czentovic, champion mondial des échecs, et le Docteur B., simple anonyme apparemment étranger à cet univers du roi des jeux. D'un côté, le sentiment maladif d'infériorité et la défense tactique du repli à l'égard d'autrui n'ont d'égale que "l'imperturbable arrogance du professionnel"; de l'autre, l'ouverture avenante et polie côtoie "la modestie presque excessive " de "l'amateur". D'origine ouvrière, le champion yougoslave présente robustesse et rudesse physique; de milieu aisé et privilégié, l'avocat viennois, conseiller juridique des grands couvents et de la famille impériale apparaît au narrateur comme affaibli, prématurément vieilli et de santé fragile. Alors que l'un est avide de gloire, mondialement connu et cupide, l'autre se veut discret et désintéressé. Ce qui étonne surtout et retient toute notre attention comme celle du narrateur, c'est la paradoxale inculture, la bêtise et la lenteur de réflexion (pour un champion du monde d'échec!) du premier aux antipodes de l'esprit vif et raffiné du second. C'est aussi la paresse, l'apathie et l'indifférence opposée à la curiosité intellectuelle et au courage.
Le récit se concentre sur cette opposition des esprits, des intelligences et des caractères. Par la méthode du " récit enchâssé ", Stefan Zweig nous découvre ainsi d'abord l'histoire de Czentovic: la stupéfiante ascension de l'âne de Balaam. Puis, en un deuxième volet, la terrifiante descente aux enfers de Dr B., à la fois épreuve presque indicible orchestrée par la Gestapo et effort désespéré aux conséquences désastreuses de résistance à la destruction. C'est enfin par la rencontre de ces deux destins que s'achève la nouvelle: confrontation des deux individus à bord du bateau qui les emmène de New York à Buenos-Aires.
La rencontre est fortuite, mais malgré les personnalités si tranchées, un terrain commun se présente aux deux protagonistes. Ce point de rencontre, c'est une monomanie, celle du jeu d'échecs. L'un des aspects captivant de cette œuvre est précisément l'effort déployé par le narrateur, menant son enquête psycho-policère, pour tenter de percer le double mystère des fabuleuses vies de Czentovic et de M.B. : comment peut-on devenir champion du monde d'échecs quand on est aussi rustre, si peu imaginatif et audacieux que le premier ? Comment tenir tête et faire au moins jeu égal avec ce même champion quand on prétend n'être qu'un amateur et avoir joué pour la dernière fois il y a plus de vingt ans ? L'auteur manifeste à la fois son admiration pour ce jeu et son étonnement quant à la dimension maniaque qu'il revêt chez les deux personnages. Pourtant, c'est encore finalement la différence qui tranche car les manières respectives d'aborder ce jeu ne se déclinent pas à l'identique. C. en fait son métier et sans passion, froidement, mais en même temps possédé par une seule idée, il devient " ce singulier spécimen de développement intellectuel unilatéral ". Il y a là comme de l'anormalité (consacrer sa vie à ces 64 cases et 32 pièces en bois) mais inscrite dans la banalité ordinaire. Chez B., au contraire, la rencontre est à la fois passionnée et extraordinaire. Les circonstances extrêmes d'isolement et de déconstruction de la personnalité mis en œuvre par les nazis expliquent ici cet attachement exclusif au jeu d'échec et à sa pratique dite " à l'aveugle ". C'est pour B. une question de vie ou de mort : gagner sa vie ici aussi, mais autrement, et finalement se montrer plus humain en cette situation inhumaine que C. lui-même dans des circonstances normales de vie. Mais, en menant B. à la folie, la passion de l'échiquier mène elle aussi à l'anormalité (la schizophrénie) mettant en péril l'équilibre psychique de toute une vie.
Au final, Stefan Zweig ne cherche-t-il pas dans Le Joueur d'échec à dénoncer l'usage purement instrumental et destructeur de la raison humaine lorsque, au service de l'horreur nazie aussi bien que d'un simple jeu tantôt devenu trop "sérieux" (une manie à visée lucrative et accomplie de façon cynique et quasi mécanique), tantôt dévoyé par les circonstances exceptionnelles de son déroulement, celle-ci évolue aveuglément, déraisonnablement, sans maîtrise d'elle-même et sans égard à la légitimité des fins qu'elle poursuit ? N'exprime-t-il pas aussi un certain pessimisme en constatant que c'est le "méchant" qui l'emporte sur le "bon" qui, dans une société mise à mal par le National-socialisme et la volonté barbare, a subi la torture morale, la violence extrême ? N'est-ce pas en dernier lieu à ce supplément d'âme, si absent du monde, et qui devrait pourtant accompagner les affaires humaines, qu'en appelle implicitement l'auteur ?

« la question de la sortie du capitalisme n’a jamais été plus actuelle. »

Telle est l'affirmation d'André Gorz dans Ecologica.
Peut-on échapper à l'aliénation capitaliste ? En quoi consiste cette aliénation? Quelle sortie et quelles solutions envisager? Autant de questions examinées dans ce recueil d'articles dont la lecture s'impose plus que jamais. Voir page ci-contre.

André Gorz
Ecologica
éd.Galilée, 2008

jeudi 18 février 2010

Apocalypse et consolation

Peut-on se laisser tenter par l'isolement , loin du monde, au plus près de la nature ? Telle est la tentation de Démocrite dont nous parle le livre de Michel Onfray, Recours aux forêts.Voir la page ci-contre

Michel Onfray
Recours aux forêts. La tentation de Démocrite
éd.Galilée, 2009.

mercredi 17 février 2010

« Qui ne commence pas par l’amour...»

« Qui ne commence pas par l’amour ne saura jamais ce que c’est que la philosophie. » Platon
L'amour a fait et fait encore couler beaucoup d'encre. Mais quelle est sa nature? L'amour se résume-t-il au hasard d'une rencontre ou est-il une épreuve exigeant travail et patience? Quel rapport entre le sexe et l'amour? L'amour, l'art, la politique?
Parmi les publications les plus récentes, on trouve l'entretien d'Alain Badiou avec Nicolas Truong.

Eloge de l’amour
Alain Badiou avec Nicolas Truong
Ed. Flammarion, 2009-12-29

dimanche 14 février 2010

L'illusion d'être ensemble


"la communauté véritable reste à créer."
Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations

Disciples de la lumière


"[…] j’aime les hommes parce qu’ils sont disciples de la lumière, et je me réjouis de la clarté qui est dans leurs yeux, quand ils connaissent et découvrent, les infatigables connaisseurs et découvreurs."
Nietzsche, Le voyageur et son ombre, in Humain trop humain.

«l’ombre est nécessaire autant que la lumière»


Quel regard porter sur l'ombre ? Quelle place lui accorder dans nos vies et nos pensées ? Faut-il l'ignorer pour une adoration sans limite de la seule lumière, la fuir comme la peste, le symbole de l'incarcération et des dominations en tout genre ou bien savoir l'accueillir et l'aimer en elle-même jusqu'à en faire un ingrédient du beau ? Questions qui surgissent à la lecture de Tanizaki l'oriental et son Eloge de l'ombre. Voir la page en lien.
Nietzsche, tout penseur du "Grand midi" qu'il est, ne détient-il pas la réponse ?
« […] j’aime l’ombre comme j’aime la lumière. Pour qu’il y ait beauté du visage, clarté de la parole, bonté et fermeté du caractère, l’ombre est nécessaire autant que la lumière. Ce ne sont pas des adversaires : elles se tiennent plutôt amicalement par la main, et quand la lumière disparaît, l’ombre s’échappe à sa suite. »
Nietzsche, Le voyageur et son ombre, in Humain trop humain.