Hugo Villaspasa, L'ennui III, dessin 2008

vendredi 26 mars 2010

Et si on jouait ?

Dans Qu’est-ce qu’un dispositif ?, le philosophe italien Giorgio Agamben en appelle à la profanation à titre de contre-dispositif destiné à neutraliser les effets destructeurs et pervers de ces instruments de domination que sont les dispositifs. Mais qu’est-ce que profaner ? Agamben s’en explique dans son ouvrage Profanations et en particulier dans un article intitulé Eloge de la profanation.

Profanations
de Giorgio Agamben
éd. Rivages Poche, Petite bibliothèque, Paris, 2006.

« mes amis, il n’y a pas d’amis »


Qu’est-ce donc que l’amitié ? Si on ne me le demande pas, pour paraphraser Augustin qui s’exprimait ainsi à propos du temps, je le sais ; mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus. Ce n’est pas que je ne puisse tenir un discours sur l’amitié. De Platon à Derrida, en passant par Aristote et Montaigne, beaucoup de philosophes s’y sont essayés. Mais tous ont aussi rencontré de grandes difficultés à se représenter, à se faire un concept de cet « ami » que la philosophie inclut dans son nom même. Pourquoi cette énigme de l’amitié ? Puis-je cerner avec des mots cette singulière expérience? Le silence de la peinture ne serait-il pas mieux à même d’en signifier l’originalité, l’intensité et la puissance? N’est-ce pas parce que l’amitié est fondamentalement une expérience existentielle et sensible originaire du partage de la douceur de vivre qu’il est si difficile de s’en faire un concept ? Giorgio Agamben soulève ces questions dans un petit texte en cinq parties et nous dévoile à la suite d’Aristote les grands traits d’une ontologie politique de l’amitié. Lire la suite ci-contre.
L'amitié
de Giogio Agamben
éd. Rivages Poche, Petite bibliothèque, Paris, 2007.

La vie a-t-elle un sens ?

Le hasard m'a fait récemment retrouver un texte, utilisé il y a quelques années déjà, dans un spectacle du Lycée Robespierre, intitulé Un chemin. Un texte qui en dit long sur la vie...à méditer. Merci à toi, Eve, de nous l'avoir fait découvrir.

"C’est si peu de chose une vie...

Impossible de se débarrasser intégralement de la question oiseuse : "Quelle peut être la signification de la vie ?" Moi-même, en ruminant mon passé, je me surprends souvent à me demander : "A quoi ça rime ? "

A rien. A rien du tout. On éprouve quelque peine à accepter ça, parce qu'on a dix-huit siècles de christianisme derrière nous. Mais plus on réfléchit, plus on a regardé autour de soi, en soi, et plus on est pénétré par cette vérité évidente : "Ça ne rime à rien." Des millions d'êtres se forment sur la croûte terrestre, y grouillent un instant, puis se décomposent et disparaissent, laissant la place à d'autres millions, qui, demain, se désagrégeront à leur tour. Leur courte apparition ne « rime » à rien. La vie n'a pas de sens. Et rien n'a d'importance si ce n'est de s'efforcer à être le moins malheureux possible au cours de cette éphémère villégiature...

Constatation qui n'est pas aussi décevante, ni aussi paralysante, qu'on pourrait croire. Se sentir bien nettoyé, bien affranchi, de toutes les illusions dont se bercent ceux qui veulent à tout prix que la vie ait un sens, cela peut donner un merveilleux sentiment de sérénité, de puissance et de liberté. […]

Je songe tout à coup à cette salle de récréation […] Je la revois pleine de gosses à quatre pattes, en train de jouer aux cubes. […] Il y avait là des enfants arriérés, des demi-imbéciles, et d'autres très intelligents. […] Beaucoup se contentaient de remuer au hasard les cubes qui se trouvaient devant eux, de les déplacer, de les tourner et retourner sur leurs diverses faces. D'autres, plus éveillés, […], alignaient les cubes, composaient des dessins géométriques. Quelques-uns, plus hardis, s'amusaient à monter de petits édifices branlants. Parfois, un esprit appliqué, tenace, inventif, ambitieux, se donnait un but difficile, réussissait, après dix tentatives vaines, à fabriquer un pont, un obélisque, une haute pyramide... A la fin de la récréation, tout s'effondrait. Il ne restait sur le lino qu'un amas de cubes éparpillés, tout prêts pour la récréation du lendemain.

C'est, somme toute, une image ressemblante de la vie. Chacun de nous, sans autre but que de jouer […] assemble, selon son caprice, selon ses capacités, les éléments que lui fournit l'existence, les cubes multicolores qu'il trouve autour de lui en naissant. Les plus doués cherchent à faire de leur vie une construction compliquée, une véritable œuvre d'art. Il faut tâcher d'être parmi ceux-là, pour que la récréation soit aussi amusante que possible ...

Chacun selon ses moyens. Chacun avec les éléments que lui apporte le hasard. Et cela a-t-il vraiment beaucoup d'importance qu'on réussisse plus ou moins bien son obélisque ou sa pyramide ?

Tâcher d'être parmi ceux-là…"

Roger MARTIN du GARD
Les Thibault