Hugo Villaspasa, L'ennui III, dessin 2008

vendredi 28 octobre 2011

Architecture : la fonction et la forme

« Une architecture ne peut que s’appauvrir et tomber dans l’impasse de la banalité, si elle n’obéit qu’à des besoins fonctionnels. (…) une architecture qui ne tire pas d’elle-même ses thèmes est comme un tableau qui se borne à reproduire photographiquement la réalité. Le thème et le contenu de l’architecture ne sont rien d’autre que l’architecture elle-même. Ainsi de même que la peinture se sert d’un langage et d’une poésie qui lui sont propres pour exprimer ses représentations, ou de même que la musique se représente dans des compositions faites de sons, de même l’architecture, a non seulement la possibilité, mais encore la nécessité artistique de manifester et de vivre des idées au moyen de compositions spatiales conçues avec le langage de l’architecture. »

Oswald Mathias UNGERS (1982)


Oswald Mathias Ungers se positionne ici clairement quant au degré d’autonomie de l’architecture. Il exprime deux idées principales. La première est une critique du Mouvement Moderne en général et du fonctionnalisme en particulier. Selon lui, le fonctionnalisme mène à une pauvreté architecturale. La seconde idée est que l’architecture doit être autoréférencée, c’est-à-dire qu’elle ne doit se référencer qu’à elle même à l’instar des autres arts comme la musique par exemple qui est composée de sons. Un bâtiment doit être lisible par le langage architectural qu’il exprime.

En architecture, le fonctionnalisme est un concept qui utilise les besoins fonctionnels comme éléments directeurs de la conception du projet. Le célèbre « Form follows fonction » de Louis Sullivan est assez expressif pour comprendre que ce courant ne laisse pas de place à la forme. C’est d’ailleurs ce que Ungers critique : « Une architecture ne peut que s’appauvrir et tomber dans l’impasse de la banalité, si elle n’obéit qu’à des besoins fonctionnels. »

Comme exemple, nous pouvons citer un projet d’Herman Hertzberger (Centraal Beheer, Apeldoorn, Pays-Bas,1974), qui a été conçu uniquement à partir du plan. « Seul l’intérieur peut expliquer l’extérieur, et aucune référence n’est faite au problème du bâtiment comme représentation ou à l’approche du bâtiment de l’extérieur. » (Règles, réalismes et histoire, Alan Colquhoun, p77). Le projet s’est donc construit en fonction du comportement des habitants à l’intérieur. Bien que ce type de projet est sûrement (très) confortable pour les usagers, il ne présente aucun traitement architectural de l’extérieur et ne se soucie pas de son contexte. Il est conçu comme une unité indépendante de tout autre système. Pourtant, nous connaissons l’impact que l’architecture a sur notre environnement. Ce n’est donc pas un critère à négliger ou ignorer comme c’est le cas ici. Selon Renzo Piano, « un architecte ne doit jamais imposer sa propre marque au paysage (…) » (La désobéissance de l’architecte). Il semble que ce soit l’erreur commise par Hertzberger puisque nous ne pouvons pas percevoir un effort de traitement extérieur.


C’est précisément de cela dont il s’agit lorsque Ungers parle « d’appauvrissement » de l’architecture. Le fonctionnalisme néglige certains aspects importants de l’architecture et donc ne peut que « tomber dans l’impasse de la banalité ».

Par ailleurs, l’architecture fonctionnaliste et l’architecture du Mouvement Moderne rejettent l’ornement. Adolf Loos en est la preuve en parlant de « peste ornementale » dans Ornement et crime. L’ornement fait référence à des choses non fonctionnelles. Il ne faut donc pas l’utiliser en architecture. Nous revenons au même problème de la forme. Comme le traitement de la façade n’a rien de fonctionnel pour Hertzberger, l’ornement est purement formel et/ou décoratif pour Adolf Loos. Ungers dénonce cette prise de position puisque justement, c’est la forme qui peut mettre en place un langage propre à l’architecture qui devient alors auto référencée.

L’idée de l’autonomie de l’architecture traduit l’idée que l’architecture doit avoir ses propres références et se suffire à elle même. C’est la position défendue par Ungers mais aussi par la Tendenza dont la figure principale est Aldo Rossi. Pour eux, l’architecture a son propre langage et il évolue au cours du temps. L’analogie avec la musique est faite par Ungers. Alan Colquhoun, dans Règles, réalismes et histoire développe cette idée en expliquant que « le changement du langage musical qui apparut au 18ème siècle, lorsque le contrepoint fut remplacé par la méthode homophone, ne s’explique que par un changement dans la fonction sociale de la musique. » De même, le langage architectural change en fonction de facteurs extérieurs auxquels il est rattaché. Par exemple, l’arrivée de l’ordinateur et l’apparition de l’homo cyberneticus (Bernard Cache, Objectile : poursuite de la philosophie par d’autres moyens ?) a provoqué un changement radical du langage architectural. Il existe donc bien un système architectural et l’architecte doit s’en servir pour concevoir ses projets.

L’une des œuvres de Mies van der Rohe,le pavillon de Barcelone, exprime bien cette idée du langage architectural. Robin Evans nous en fait l’analyse dans Les symétries paradoxales de Mies van der Rohe. Construit pour l’exposition universelle d’Allemagne en 1929, ce pavillon n’aura servi en tout et pour tout que trois jours lors de la cérémonie d’ouverture. Les critiques et les débats qu’il suscite ne sont arrivés que quelques années après sa construction. Cela montre qu’il intrigue et attire l’attention même à une époque plus avancée de sa conception. Cela s’explique par sa qualité architecturale. En effet, le pavillon est doté d’effets remarquables et nombreux qui troublent encore aujourd’hui la perception des visiteurs. On peut dire que Mies a su trouver comment réaliser un bâtiment qui se suffit à lui-même sans avoir de fonction bien déterminée à la base. « L’architecture est sans but » disait Hans Hollein en 1963.

Si on considère qu’un bâtiment n’est pas conçu pour une fonction particulière, c’est que cela devient un pur exercice formel. De nos jours, avec le développement de l’architecture computationnelle, nous voyons de plus en plus d’objets architecturaux formels. Nous tombons dans l’inverse du fonctionnalisme pur. La fonction est totalement ignorée. Rem Koolhaas, dénonce et critique le culte de la forme pure. « Les formes recherchent des fonctions comme les bernard-l’ermite cherchent des coquilles vides… » (Junkspace, p89). Il faudrait donc trouver le juste équilibre, l’harmonie parfaite entre fonctionnalisme et formalisme qui laisserait planer une certaine ambigüité. Peter Eisenman parle de fonctionnalisme démodé et de formalisme obsessionnel.

Dans Règles, réalismes et histoire, Alan Colquhoun propose un « processus dialectique dans lequel les normes esthétiques sont modifiées par les forces extérieures pour réaliser une synthèse partielle » (p82). Le langage architectural, amené à changer au cours du temps, devrait par conséquent être lié d’une façon ou d’une autre à la fonction et à la forme.


Chantier François
ENSAPM





vendredi 7 octobre 2011

Le métier d'architecte





Centre Paul Klee à  Bern

Renzo Piano – La désobéissance de l’architecte (Paris, collection « Arléa-Poche », 2009),
traduit de l’italien par Olivier Favier, première publication française en 2007 par le même éditeur, publication originale La responsabilità dell’ architectto en 2004.

Chantier François, ENSA Paris Malaquais
Compte-rendu de lecture

La Désobéissance de lʼarchitecte est le fruit dʼun entretien entre le journaliste Renzo Cassigoli et lʼarchitecte Renzo Piano. Il retrace la vie de ce dernier. Dʼune part, il nous donne un aperçu de ses réalisations : de Gênes, il nous mène au centre Georges-Pompidou, à Paris, de la Postdamer Platz de Berlin à lʼauditorium de Rome, du centre culturel Jean-Marie-Djibaou, en Nouvelle-Calédonie, au musée de Sarajevo ; et dʼautre part, il précise les positions de lʼarchitecte quant à la façon de pratiquer son métier.
Nous allons ici développer ce point, cʼest-à-dire la conception du métier dʼarchitecte selon Renzo Piano.
Renzo Piano est ouvert à toutes les disciplines, il compte des amis dans tous les domaines de la création, notamment ceux de la musique et de la sculpture. Selon lui, il est très important dʼutiliser ou de sʼinspirer dʼautres arts et donc de les connaître un maximum pour créer en architecture. En effet, cela apporte une qualité supplémentaire aux projets et semble indispensable pour des bâtiments comme lʼauditorium de Rome par exemple, où des notions dʼacoustique entrent en jeu et ne peuvent pas être ignorées.
Outre les arts, Renzo Piano accorde une importance capitale à lʼhistoire, la tradition et les coutumes. Il faut prendre le temps dʼétudier et de comprendre les différentes cultures. Ainsi, « lʼattachement à la terre, le rôle irremplaçable des traditions et des coutumes, le respect des personnes âgées, le culte des ancêtres. » (p.61) sont des facteurs à prendre en compte pour donner une place à la diversité dans notre monde globalisé.
Prenons pour exemple le centre culturel J-M Djibaou, situé à Nouméa en Nouvelle Calédonie. Le mode de vie de la population locale kanak est complètement différent du nôtre (européens). Cʼest un peuple très proche de la nature et attaché à ses traditions. Renzo Piano sʼest donc inspiré de lʼarchitecture traditionnelle Kanak et a essayé dʼintégrer le plus possible le bâtiment dans la nature pour réaliser son projet. Par conséquent, lʼarchitecte se doit dʼêtre un personnage très cultivé : « Lʼarchitecture est un art de frontière. Il faut accepter dʼêtre contaminé, se laisser provoquer par tout ce qui est vrai, cʼest là une raison dʼêtre de lʼarchitecture. » (p.131)
Cependant, Renzo Piano insiste sur le fait que lʼarchitecture a quelque chose en plus par rapport à toutes ces autres disciplines. En effet, lʼarchitecte doit être responsable : «Lʼarchitecture est quelque chose de dangereux. Cʼest un art socialement dangereux parce quʼimposé à tous. Lʼarchitecture impose une immersion totale. Ce nʼest pas comme composer de la musique ou écrire une comédie. […] Une musique laide, on peut ne pas lʼécouter, un tableau laid, on peut ne pas le regarder, mais un immeuble laid reste là, devant nous, et nous sommes bien obligés de le voir. » (p85)
Il faut en conséquence que lʼarchitecte prenne conscience de cette responsabilité quʼil endosse en choisissant ce métier. Lʼarchitecte est au service de la société et ne peut échapper aux critiques. Il nʼa pas peur de prendre des risques, il a le goût de lʼaventure («Lʼarchitecte doit expérimenter » p.25). Et pour arriver à assumer cette responsabilité, il doit avant tout se sentir concerné et passionné : « Ce que je crains surtout, cʼest lʼincompétence, la présomption, le manque dʼamour pour ce métier. Ce métier est un métier de service, parce que lʼarchitecture est dʼabord un service. » (p22)
Renzo Piano prône avant toutes choses « lʼamour, la passion, et le dévouement » (p23) pour le métier. Architecte serait donc une profession qui peut laisser place aux rêves et à la satisfaction personnelle si elle est exercée avec tous ces sentiments dont parle Renzo Piano. 
Par ailleurs, « lʼattention aux choses et aux réalités sociales » (p24) sont souvent méconnues ou invisibles dans la démarche dʼun projet. Pourtant, à lʼimage dʼun iceberg, Renzo Piano montre que tous ces efforts dʼobservations qui restent dans lʼombre (sous lʼeau pour lʼiceberg) sont déterminants, voire les plus importants, dans la conception dʼun projet architectural. Et même si dans le résultat, cʼest-à-dire ce qui est visible (hors de lʼeau), nous ne voyons pas directement toutes ces choses, elles sont bel et bien présentes et sont à lʼorigine de la qualité du projet que nous voyons.
Enfin, dans son métier dʼarchitecte, Renzo Piano soutient que la phase du chantier est très importante : « Tout ne tient pas dans le projet, cʼest faux. Cʼest le chantier qui te dit où sont les priorités, les choix à faire pour des décisions qui, sur le papier, te semblaient peut-être insignifiantes » (p36). Lʼarchitecte ne peut donc pas ignorer la phase chantier et a lʼobligation de se rendre sur place pour prendre des décisions aussi importantes que celles quʼil prend en réalisant le projet par lʼesprit.
Lors de la conférence Retours d'Italie qui a eu lieu à ENSA Paris Malaquais le mardi 8 juin 2011, Claire Szepetowski, titulaire de la bourse de stage Renzo Piano 2010, a fait part de son expérience à lʼagence RPBW (Gênes) où elle a travaillé de Septembre 2010 à Février 2011. Elle a expliqué que Renzo Piano accordait une part cruciale au chantier et quʼil se rendait sur place régulièrement pour y faire des visites. Lors de sa présentation, elle a aussi expliqué le fonctionnement de lʼagence. Une des particularités est la très grande diversité culturelle. Les gens y parlent souvent couramment en italien, français et anglais. Cela facilite la communication entre tous les intervenants dʼun projet. En outre, selon le nombre de projets sur lesquels lʼagence doit travailler, plusieurs groupes dʼarchitectes sont composés et répartis sur différents étages du bâtiment. Renzo Piano participe bien sûr à lʼensemble des projets et cʼest aussi lui qui les présente lorsque
les clients viennent voir lʼavancement de leur commande. Le complexe bénéficie dʼun grand espace extérieur, ce qui permet de réaliser des prototypes à grande échelle et donc dʼexpérimenter un maximum. De plus, trois maquettistes sont sur place en permanence et réalisent les projets demandés ou aident les architectes qui veulent expérimenter quelque chose. Cela nous montre que Renzo Piano conçoit le métier dʼarchitecte avant tout comme un travail dʼéquipe et dʼéchange entre les différents individus qui entrent en jeu dans la conception dʼun projet architectural.