Hugo Villaspasa, L'ennui III, dessin 2008

mercredi 28 août 2013

Camus vs Sartre

L'ordre libertaire. La vie philosophique d'AlbertCamus de Michel Onfray, Paris, Flammarion, 2012.

Rendre justice à Camus, penseur capital mais oublié du XXe siècle, trop vite décrié par ses ennemis comme un « philosophe pour classes terminales », tel est l'objet de ce nouveau livre de Michel Onfray. Cette occasion de redécouvrir la vie et l'oeuvre de l'écrivain algérois, le fondateur de l'Université populaire nous l'offre, non sans s'attaquer par ailleurs avec la férocité qu'on lui connaît à une autre grande figure officielle de la philosophie française, à savoir Jean-Paul Sartre. En même temps qu'un éloge de Camus, présenté comme véritable philosophe hédoniste, nietzschéen et libertaire, l'ouvrage prend la forme d'une attaque au vitriole contre Sartre mais aussi Beauvoir et la philosophie universitaire en général contre laquelle Onfray ne mâche pas ses mots.
Comme toujours, le propos est clair et s'appuie sur une lecture des œuvres complètes et de la correspondance. Par ce moyen, comme il l'avait fait précédemment avec Freud, Onfray entend déconstruire la légende et rétablir la véritable histoire. Considérant que l'oeuvre est inséparable de la vie et que l'harmonie des deux est précisément la preuve d'avoir devant soi un vrai philosophe, l'auteur de cette psychobiographie sans Freud nous replonge dans le passé de l'écrivain, son enfance et les figures familiales décisives : un père mort trop tôt pendant la première guerre mondiale auquel Camus restera fidèle, une mère emmurée dans son silence mais aimante, une grand-mère tortionnaire. De cette enfance , Camus semble en avoir retiré au moins deux éléments clés pour la construction de son œuvre : la misère et le soleil méditerranéen. L'ombre et la lumière, la souffrance et l'action, ingrédient d'une philosophie tragique et engagée. Sur cet itinéraire camusien, deux figures institutionnelles, rappelle Onfray, jouent un rôle décisif : son instituteur, Monsieur Germain, initiateur du livre, et Jean Grenier, son professeur de philosophie au lycée. Onfray consacre un chapitre entier de la première partie aux rapports officiels et officieux entre Camus et ce dernier autour de la question de l'engagement communiste de 1935-1937. Là encore, il déconstruit la légende : Grenier comme Lequier son maître n'en ressortent pas indemnes. L'important est de voir en Camus un philosophe en quête d'un art de vivre en temps de catastrophe, un philosophe artiste, fidèle à son enfance, soucieux de donner la parole à ceux qui ne l'ont pas, attaché à rendre compte par une phénoménologie singulière des expériences sensibles et jouissances simples du corps, de mener viscéralement des combats contre l'injustice (peine de mort, colonialisme, abus de pouvoir en tout genre) et pour la liberté. Le football de sa jeunesse, le théâtre, le Collège du travail, la Maison de la culture sont autant d'expériences formatrices et de passions pour les expériences humaines et communautaires. Miné par une maladie qui le condamne, la tuberculose, Camus trouve les ressources de dire « oui » à l'absurdité de la vie tout en opposant un « non » ferme à toutes les formes de l'inhumain qui traversent l'histoire du siècle. De fait, la pensée de Camus contient les principes d'une utopie modeste, appelant à la résistance et la révolution par l'éthique et l'art conjoints, une célébration aussi de l'anarcho-syndicalisme. Voilà pourquoi, selon Onfray, il faut voir en Camus le précurseur trop vite oublié de la « French theory » (Foucault, Deleuze et Guattari, Derrida, Lyotard, Bourdieu) et du post-anarchisme d'origine américaine (Todd May, Saul Newman, Lewis Call). On en revient alors à la figure de Sartre et de celle qui en a construit la légende, Simone de Beauvoir. Face à la philosophie existentielle de Camus, la mode existentialiste, qui a conduit Sartre à l'hégémonie sur la scène française dans les années 60, semble incapable de résister et faire le poids. Sartre collaborateur, Sartre communiste complice des goulags, Sartre devenu maoïste, caution des pires crimes de sang, quand, après 68, il perd sa crédibilité. Le procès fait chuté l'icône Sartre de son piédestal. Onfray lance une nouvelle fois la polémique. Chacun se fera juge de la vérité des propos.

On pourra regretter les nombreuses redites et cette manière binaire ou dichotomique de penser et d'opposer les philosophes et les personnes. Justice est en tout cas rendue à l'égard de l'oeuvre majeure et inachevée de Camus. Nietzschéen et désormais camusien, Michel Onfray reprend le flambeau de ce combat d'un art de vivre en temps de catastrophe. A l'évidence, il s'identifie et se reconnaît dans la vie et la pensée de Camus au point où il pourrait affirmer, comme Flaubert l'a dit de Mme Bovary et comme Camus aurait pu le dire de Meursault, l'antihéros de son roman l'Etranger, « Camus, c'est moi ». Mais bien d'autres pourraient aussi se retrouver dans cet itinéraire et ces exigences. N'est-ce pas, en effet, une urgence vitale et le devoir du moment présent que de nous mettre à l'écoute de cette leçon camusienne : conquérir et préserver sa liberté ; combattre l'injustice ?

mardi 13 août 2013

Un voyage philosophique

Parcours de la reconnaissance de Paul Ricoeur, Paris, Stock, 2004.

Dans son article sur La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli dans l’Encyclopédie Universalis, Jean Greisch s’exprime ainsi : « Son odyssée fait croiser à Paul Ricœur tous les grands philosophes qui, de Platon et Aristote jusqu'à Husserl et Bergson, se sont intéressés au problème de la mémoire. Il convie ses lecteurs à s'embarquer avec lui sur ce qu'il appelle son « trois-mâts », formé par une phénoménologie de la mémoire, une philosophie critique de l'histoire gravitant autour de la notion de « mémoire historique », et enfin une « herméneutique de la condition historique ». » Si Ricoeur nous invite ainsi à naviguer dans La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, c'est sur la terre ferme, en randonnée, qu'il nous emmène dans Parcours de la reconnaissance, son dernier ouvrage publié en 2004.
C’est en effet à un autre voyage philosophique que nous convie Paul Ricoeur dans cette œuvre. Comme tout voyage philosophique, il constitue une épreuve de soi, un long cheminement en vue d’une meilleure compréhension de soi-même. Il s’agit bien pour le penseur  ici encore, comme sans doute dans toutes ses autres œuvres, de s’expliquer avec soi-même. Et comme Soi-même comme un autre, Parcours de la reconnaissance trace l’itinéraire d’une herméneutique de soi centrée sur le thème de l’identité : « la question de l’identité se voit d’emblée mise en scène dans le discours de la reconnaissance ; elle le restera jusqu’à la fin, au prix des transformations que l’on dira. N’est-ce pas dans mon identité authentique que je demande à être reconnu ? Et si, par bonheur, il m’arrive de l’être, ma gratitude ne va-t-elle pas à ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont reconnu mon identité en me reconnaissant ? » Toutefois, on le constate dans les propos cités, il n’y a pas de découverte de soi sans ouverture et exposition de soi à l’autre. Tout voyage philosophique est un long détour à la rencontre du monde, des autres : telle est la condition pour se comprendre soi-même.
Accompagnons Ricoeur à grands pas. Le voyage débute, dès l’Introduction, dans la plaine du langage ordinaire et son grand « vivier des significations en usage » (p.67). Et l’admiration est déjà grande pour « la puissance de différenciation qui travaille le langage. »  Il faut pourtant nous résoudre à quitter cette patrie  car le désir, son manque et son élan, nous y poussent : aiguillon du désir en quête d’une théorie de la reconnaissance. Du langage ordinaire, il nous faut donc nous arracher pour un gain de sens et de cohérence. Empruntant « le porche royal » des théories modernes du jugement (p.50), on s’engage alors dans une première vallée qui nous introduit à la vie philosophique : la vallée de la connaissance et la signification princeps de la paire identifier/distinguer (Première étude). Déjà se profile le premier pic. L’ascension du sommet kantien promet d’être rude mais le passage s’impose. Première mise en jambes pour une métamorphose à venir. Passé le sommet,  orienté par le pôle téléologique de la demande de reconnaissance et l’étoile de la gratitude, le regard aperçoit alors les deux autres pics, bergsonien et hégélien, de la reconnaissance de soi et de la reconnaissance mutuelle, promesses de l’identité personnelle la plus authentique (deuxième et troisième études). Lancé dans cette randonnée montagnarde au long cours avec l’ascension de ses trois cimes (Kant, Bergson, Hegel) et celle de ses sommets environnants (Homère, Sophocle, Platon, Aristote, Descartes, Husserl, Heidegger, Lévinas…), le marcheur cherche patiemment son chemin. Prenant le temps de contempler « la splendeur des paysages » (p.367), il n’est jamais à l’abri d’un « coup de tonnerre » (p.280) ou de la rencontre inopinée des « brumes du doute » (p. 339). Bifurcations, surprises, impasses et obstacles parsèment l’itinéraire et il faut bien souvent traverser des « forêts de perplexité ». Mais les passages heureux entretiennent le désir de poursuivre la quête et mettent en joie le randonneur. Il convient de braver le mauvais temps (la méconnaissance, le défi de Hobbes, « la conscience malheureuse ») et tenter de dépasser les apories, les discontinuités du terrain, les failles géologiques. Au loin, en effet, derrière les paysages de luttes se profilent les « états de paix ». Mais en finira-t-on un jour de ce périple ? Nous installerons-nous enfin avec Paul Ricoeur et ses « mentors » (p.282) dans la « clairière » de la gratitude ? L’aventure n’est pas celle d’Ulysse, rentrant chez lui après un long voyage, car « la lutte pour la reconnaissance reste peut-être interminable… » (p.378). L’odyssée est sans fin, sans récapitulation définitive, sans retour aussi. Comme l’ontologie, la reconnaissance mutuelle demeure une terre promise… Mais si la perplexité initiale demeure, l’entreprise n’aura pas été vaine : c’est sans découragement qu’il faut poursuivre son chemin. Car le récit de ce voyage philosophique, le récit d’une vie, est à lui seul une offrande, une véritable fête de l’esprit, un moment de joie à partager dans l’existence grave d’un être souffrant et agissant.
On l’aura compris, en dépit de l’idée d’inachèvement que Ricoeur tenait à conférer à son itinéraire philosophique, Parcours de la reconnaissance peut se lire comme l’œuvre ultime et récapitulative de toute une vie. Sans se présenter comme une autobiographie intellectuelle, elle réitère le geste philosophique de la compréhension de soi par le détour de l’autre… sans prétendre pour autant pouvoir prononcer le dernier mot, clore l’aventure existentielle.

jeudi 8 août 2013

Le sens de la vie

La vie qui unit et qui sépare de Frédéric Worms, éd. Payot & Rivages, 2013

L’ouvrage, relativement court (90 pages), présente un texte revu et enrichi d’abord publié en 2004 dans la revue Kaïros de l’université de Toulouse sous le titre « La vie qui unit et qui sépare ? La question philosophique du sens de la vie aujourd’hui ». Il s’agit rétrospectivement, de l’aveu même de l’auteur, d’un texte inaugural, annonciateur des recherches ultérieures. Sans hésitation, Frédéric Worms revient  sur la grande interrogation métaphysique et existentielle du sens de la vie. Toutefois, la question du « sens de la vie » reste abstraite et c’est pourquoi l’auteur se préoccupe d’abord, non pas de tenter d’y répondre, en tout cas immédiatement et directement, mais de cerner les situations ou expériences qui suscitent un tel questionnement. Souvent reléguées au second plan et masquées, ces expériences fournissent pourtant la clé de la question elle-même et plus largement celle du problème de la « vie ».
Dans le premier chapitre, Worms distingue et oppose deux situations qui voient surgir cette question existentielle. Une manière extérieure et abstraite, contemplative et d’une certaine façon indifférente, tentera d’apporter une réponse laconique et tranchée en oui, non, peut-être. Une approche concrète et expérientielle - celle de la souffrance et du sentiment qui l’accompagne - sera quant à elle attentive aux variations de sens de la vie, de la désertion totale au retour ou retrouvailles. La vie éprouvée n’est pas celle d’un sens immuable ou tout au contraire d’un non-sens définitif : elle est plutôt selon cette voie concrète et première, l’expérience d’une fluctuation constante, un vécu traversé par les tensions, sources de joie ou de tristesse. Privilégiant cette approche concrète, Worms n’entend cependant pas choisir la voie de l’introspection pour sonder le cœur même du sentiment et en retirer la clé d’un mystère et une théorie générale de la vie. Il s’agit plutôt d’explorer dans la situation effective, extérieure, quelles sont les expériences qui éveillent la question, le plus souvent l’exclamation. Il s’agit des expériences relationnelles : perte d’un être cher, séparation, relation individuelle ou collective aliénante mais aussi naissance, rencontre, amitiés, amours naissants ou renaissants, révolte émancipatrice. Il y a là quelque chose de vital, affirme l’auteur, dont on tend à sous-estimer l’importance, le considérant soit comme anecdotique et trop individuel, soit comme trop général. En réalité, « ces expériences relationnelles sont la source de notre individualité réelle (qui n’est pas un pur effet d’illusion puisqu’elle se constitue dans le temps et de manière irréversible), et un contact unique que nous avons avec la réalité notamment de la mort (que nous n’expérimentons jamais sur nous-mêmes). » Les variations de notre sentiment de la vie s’expliqueraient donc par les variations de nos expériences relationnelles elles-mêmes. Le critère permettant de juger si la vie a un sens ou non n’est toutefois pas l’union ou la séparation mais au sein de la relation même le sens de la destruction ou de la création. Car une union peut être destructrice et malfaisante et une séparation libératrice et bienfaisante.
Dans le chapitre deux, l’auteur s’enquiert des raisons pour lesquelles nous reléguons à l’arrière-plan les expériences relationnelles au profit de la question abstraite du « sens de la vie ». Les expériences du deuil et de la naissance révèlent un contraste saisissant entre le sens de la vie individuelle et le non-sens de la vie en général et c’est précisément ce contraste qui suscite la demande métaphysique, la question du sens de la vie. De l’expérience à la question, de la question à l’alternative redoutable à laquelle la philosophie semble ne pouvoir échapper, il n’y a qu’un pas. Cette alternative consiste dans l’opposition des philosophies de la vie (Schopenhauer, Nietzsche, Michel Henry, Gilles Deleuze, Bergson) et des philosophies du sens (Politzer, Heidegger, Sartre, Lacan, Canguilhem, Merleau-Ponty, Ricoeur). Comment dépasser l’aporie sinon en retournant aux expériences à la fois biologiques et biographiques liant intrinsèquement la vie et le sens, expériences éclipsées par ces deux types de philosophie, dans leur formes extrêmes (Schopenhauer et Politzer) comme dans leurs formes moyennes (Nietzsche, Bergson et Merleau-Ponty, Ricoeur) ? Seules ces expériences peuvent témoigner du fait que « la question du sens de la vie surgit toujours à la fois de la perte du sens et de la perte de la vie. »
Le chapitre trois est consacré à ces expériences relationnelles entre les vivants, « les expériences concrètes des décès et des deuils, comme aussi des rencontres et des séparations, des amitiés et des violences ». Relationnelles par essence, ces expériences manifestent le besoin aussi bien biologique que psychologique de l’attachement. Défini comme besoin primaire de la vie,  l’attachement est tout à la fois condition de l’individuation et de l’expérience réelle du sentiment d’être vivant, autrement dit du sens de la vie. Worms rencontre ici les réflexions de D. Winnicott sur la créativité et les travaux de John Bowlby sur l’attachement et la « dépendance » relationnelle. L’essentiel n’est pas la relation à l’objet mais la relation entre des êtres vivants qui deviennent ensemble des sujets à la fois dissymétriques et liés. L’expérience du sens de la vie se trouve ainsi impliquée de manière immanente dans l’expérience relationnelle qui naturellement et normativement unit et sépare. 
Le chapitre quatre questionne les conséquences « métaphysiques » de ces expériences. A partir d’une méditation de l’expression « c’est la vie », F. Worms dégage deux principes fondamentaux d’un vitalisme critique. D’une part, l’accès à la réalité de la vie ne peut s’effectuer qu’à partir de « notre expérience et de nos vies », dans la situation d’une vie individuelle réelle. D’autre part, la réalité de la vie à laquelle nous parvenons ainsi est fondamentalement « tension » : à l’image de nos vies, elle est « une polarité intrinsèquement polarisée et multiple ».
Annonçant les conséquences éthiques et politiques, le dernier chapitre fixe le programme d’une philosophie à venir dont la dimension relationnelle, cette activité qui unit et qui sépare,  constituerait le principe et le terme. Prendre au sérieux l’idée d’une vie qui « unit » et qui « sépare » exige de s’interroger sur la possibilité de déduire une éthique et une politique de cette « métaphysique de la vie » : peut-on déduire des normes ou valeurs permettant d’orienter notre existence individuelle et collective de cette conception de la vie ? F. Worms le pense à condition de reconnaître deux figures du relationnel, une forme mutilée (destruction : perte et violation) et une forme pleine (création) distinguées selon les catégories du clos et l’ouvert : d’abord, la relation qui, dans l’union comme dans la séparation, détruit en se refermant ; ensuite, la relation qui, dans la séparation tout autant que dans l’union, crée en s’ouvrant, libérant ainsi à la fois les individus et son propre sens. De fait, de l’intérieur même de la relation, par la menace de la destruction (perte ou violation), le sujet humain est en mesure d’être « à la fois au-dedans et au-dehors » : au-dedans il est pris dans les relations ; au-dehors, il peut rapporter ces relations à des normes et des principes universels. Par ce constat, l’auteur défend le point de vue d’une morale relationnelle et rejette dos à dos la morale purement rationnelle qui oublie la dimension réelle et concrète de la relation et la morale purement affective qui ignore que toute rupture relationnelle fait surgir une relation de second degré, relation « à » la relation qui exige un examen de celle-ci à l’aune de valeurs et principes universels. C’est aussi une politique relationnelle qui est ici programmée, politique reposant sur le soin conçu comme pratique permettant « au vivant non seulement de ne pas disparaître et de survivre, mais de se renouveler et de revivre » et qui institue à la fois la liberté individuelle et la relation sociale. In fine, la question du sens de la vie doit être comprise comme question qui « surgit de la vie comme une distance avec la vie » et qui, pour ne pas sombrer dans l’abstraction dangereuse mais relever le défi de l’action, doit paradoxalement se maintenir au plus près des épreuves de la vie comprise comme tissu de relations.

Au regard des travaux ultérieurs de F. Worms, l’ouvrage doit être effectivement considéré comme un moment inaugural de sa réflexion personnelle. Le vitalisme critique, la morale et la politique relationnelles articulées autour de la notion de soin y sont programmés. On y sent bien sûr l’influence de la « métaphysique de l’expérience » de Bergson mais aussi l’originalité d’une démarche singulière. Le chapitre cinq pose toutefois au lecteur plus de questions qu’il n’apporte de précision sur deux points qui semblent essentiels : peut-on vraiment déduire de la réalité vitale, fut-elle envisagée de manière critique, des normes et des valeurs universelles pouvant constituer une éthique et une politique ? A ce problème de la fondation d’une éthique et d’une politique s’ajoute celui du statut de la pratique ici qualifiée de politique : que signifie précisément et concrètement une politique du soin ? La lecture complémentaire des ouvrages Le Moment du soin. A quoi tenons-nous ? paru en 2010 et Soin et politique paru en 2012 apporte sans nul doute des précisions sur ces questions.

mercredi 7 août 2013

Histoire et mondialisation












Après la déconstruction post-moderne des grands récits (J.-F. Lyotard), peut-on et doit-on aujourd'hui reconstruire une théorie de l'histoire à visée globale ? A quelles fins et à quelles conditions ce projet peut-il se concevoir comme légitime? Dans Les théories de l’histoire face à la mondialisation (éd. L’Harmattan, 2010), Arnaud Rosset se propose de reconstruire une théorie de l’histoire débarrassée de tout présupposé métaphysique en empruntant à Immanuel Wallerstein son concept de système-monde. En questionnant la mondialisation et en invitant à repenser rigoureusement ce concept, il entend mettre à l’épreuve cette nouvelle théorie de l’histoire et sa grille conceptuelle correspondante. Ce projet d’une histoire globale prétend d’une part unifier les différentes sciences humaines en proposant le modèle systémique pour méthode commune afin de dépasser tout relativisme perspectiviste sans pour autant imposer un globalisme abstrait qui renierait la spécialisation et l’importance du singulier. Il a aussi pour ambition l’articulation de la théorie et de la pratique et vise à terme une théorie de l’action assumant sa responsabilité face au mouvement de l’histoire elle-même.

L’introduction retrace le récit de la fin des grands récits, les étapes d’un soupçon progressif exercé à l’égard des « théories universalisantes et totalisantes qui prétendaient dévoiler et maîtriser le sens de l’évolution humaine » jusqu’à l’affirmation de la conscience dite postmoderne. Annonçant les impasses de la déconstruction postmoderne, l’auteur affirme la nécessité d’un retour à une théorie de l’histoire totale. Encore faut-il préserver cette histoire de toute dérive métaphysique. Il faut tendre vers « une théorie non métaphysique de l’histoire à vocation globale. » (p.15).

Dans la première partie, Arnaud Rosset s’attache à légitimer la tentative de refondation d’une histoire à visée globale. Il s’agit d’abord, contre un certain nombre de critiques adressées aux philosophies de l’histoire, de défendre en partie ces dernières. L’auteur examine et critique ainsi de manière scrupuleuse et minutieuse l’interprétation des théories de l’histoire ramenées au modèle théologique par Karl Löwith. Constatant ensuite que la fin des méta-récits proclamée par le discours postmoderne, en dépit de son apparente subversion et en raison à la fois de sa fragmentation et de son incapacité à comprendre son époque, a laissé la place vacante pour le triomphe d’un autre grand récit, celui de l’économisme actuel, l’auteur discute les thèses et examine les concepts de l’économiste Hayek. Le constat et la critique se portent alors sur cette nouvelle vision globale de l’histoire véhiculée par l’économisme et le mondialisme, « idéologie articulée autour d’une théodicée justificatrice, à savoir celle du marché comme ordre ultime de l’histoire. » (p.49). Mais la refondation d’une histoire à visée globale qui pourrait constituer une alternative à celle que véhicule à notre insu l’économisme exige aussi une patiente démonstration de sa possible scientificité. La réflexion épistémologique de l’auteur, s’appuyant sur les travaux de Michel de Certeau et ce qu’il nomme « l’opération historiographique » (comprenant information, modélisation, narration) se polarise sur le problème de l’interprétation en histoire. L’occasion est alors donnée de discuter tour à tour les thèses narrativistes d’Hayden White et de Paul Veyne, l’idée de subjectivité individuelle déconnectée de ses conditions objectives (le « lieu » révélateur de la fonction sociale de l’historien) dans l’histoire critique de Raymond Aron. Tentant de redéfinir le concept d’interprétation en prenant en compte ses dimensions subjective, sociale et historique, l’auteur accomplit le dépassement de la théorie critique des idéologies d’Habermas et celle de la tradition chez Ricoeur. Contre une tendance à la réification de la tradition chez l’herméneute français, l’auteur opte pour une reformulation du concept d’idéologie qui en élargit la portée et la définit comme « système symbolique », « ensemble culturel intégrateur », « mythologie » (p.79). Si toute interprétation en histoire dépend étroitement de cette mythologie d’époque, il convient alors d’en déduire que l’histoire est une connaissance en perpétuelle construction qui peut se considérer scientifique dès lors qu’elle « devient de plus en plus adéquate à la réalité qu’elle étudie parce qu’elle procède dans un même temps à la critique et à l’intégration des conditions d’apparition dans lesquelles elle opère. » (p.81)
Fort de cette redéfinition de la science qui en reconnaît la part idéologique, Arnaud Rosset s’atèle alors à la tâche de reconstruction d’une nouvelle théorie de l’histoire dont la dimension globale s’avère nécessaire pour satisfaire aux exigences mêmes de questionnement de la condition historique de la discipline.

La deuxième partie de l’ouvrage procède ainsi à la production d’une grille conceptuelle tenant compte de trois questions fondamentales : 1. Qui fait l’histoire ? (Agents et acteurs)  2. Comment s’effectuent les changements historiques ? (Causalité) 3. Selon quel espace-temps s’accomplissent les changements ? (temporalisation) et emprunte à Wallerstein son paradigme systémique jugé logiquement consistant et empiriquement pertinent. La réponse à ces questions amène l’auteur à discuter les thèses de l’individualisme méthodologique de R. Boudon, du structuralisme de L.Althusser et M. Godelier, ainsi que la division braudélienne du temps historique.

La troisième et dernière partie questionne le concept de mondialisation afin de tester la validité empirique du modèle systémique et des grandes catégories d’une histoire globale reconstruite. L’auteur s’attaque successivement à des interprétations diverses voire opposées : d’abord, la vision qu’en propose l’économisme ; puis l’interprétation du phénomène par Hardt et Negri dans leur ouvrage Empire ; le livre d’Ulrich Beck Pouvoir et contre-pouvoir à l’ère de la mondialisation et son concept de « méta-jeu » font ensuite l’objet d’une discussion ; enfin l’approche régulationniste fait elle aussi l’objet d’une lecture pour en signaler les carences. A. Rosset conclut à propos de ces diverses « lectures de l’ère de la mondialisation » : « Aucune de ces approches n’est en définitive respectueuse de la dynamique du système-monde moderne, dynamique dans laquelle la mondialisation s’inscrit pourtant pleinement. » (p.202). Ayant ainsi procédé à la déconstruction de la mythologie de la mondialisation, l’auteur reprend à son compte le questionnement sur la nature de cette configuration sociohistorique originale et, par une logique de regards croisés, réinterprète à sa façon ce moment de notre histoire. Wallerstein, Lénine et Rosa Luxembourg constituent ici les interlocuteurs privilégiés. Au passage, les concepts d’impérialisme, de lutte des classes et de révolution souterraine sont examinés. Une réflexion sur la défaite de la gauche traditionnelle face à la financiarisation du capitalisme et le néo-libéralisme clôt l’ouvrage.


Fruit d’une réflexion entamée par une thèse de doctorat de 3ème cycle, cet ouvrage d’Arnaud Rosset témoigne d’une grande rigueur et d’une grande clarté. L’esprit critique s’y déploie avec probité selon un argumentaire détaillé et convaincu. Les auteurs convoqués et examinés sont nombreux et couvrent un large champ d’investigation non seulement historique mais aussi sociologique, politique et économique. Pour cette raison, le lecteur pourra se trouver déconcerté par la somme de références et de connaissances que cette discussion permanente mobilise. La troisième partie, plus technique, est sans doute la plus difficile d’accès à moins d’avoir été initié à quelques rudiments d’économie ; mais, aboutissement de la réflexion de l’auteur, elle ne peut qu’intéresser tous ceux qui, soucieux de comprendre de manière lucide le fonctionnement économico-politique de notre monde, désireraient aussi pouvoir en infléchir le cours historique, bien que le point de vue défendu ici soit celui d’une histoire sans sujet et sans fin(s) et que le modèle systémique adopté semble laisser peu de place, quoi qu’en dise l’auteur, à une réelle liberté d’action et marge de manœuvre. Quoi qu’il en soit, parce qu’une transformation pratique de notre monde ne peut être collectivement envisagée qu’à la condition de l’élaboration elle-même collective d’une théorie évolutive de l’histoire et de l’action, parce que l’auteur reste conscient des limites de son entreprise, on considérera atteint l’objectif premier d’apporter plus d’intelligibilité dans les domaines ici étudiés. Reste à produire cette théorie de l’histoire, la deuxième partie de l’ouvrage n’en proposant que les grandes lignes.

samedi 3 août 2013

Devenir médecin


Faut-il réformer la formation médicale en France et, si c’est le cas, quelle rénovation apporter dans ce domaine ? Telles sont les interrogations centrales de ce petit ouvrage de 68 pages intitulé Devenir médecin de Céline Lefève (éd. PUF, 2012). L’auteure affirme la nécessité de réformer l’enseignement médical en privilégiant l’approche clinique et une vision éthique, centrée sur l’écoute du malade. Passer d’une  « médecine savante à une médecine relationnelle et soignante » (p.33), tel doit être l’objectif de toute formation. Dans cette perspective, il convient d’accorder au récit toute sa place à titre de médiation entre le médecin et le patient. L’originalité de l’ouvrage consiste à faire appel au cinéma pour nous en convaincre. A partir d’une analyse philosophique de Barberousse (1965) du cinéaste japonais Akira Kurosawa, Céline Lefève invite les futurs médecins et personnels soignants à se questionner sur leur pratique et, faisant la part belle à la narration et à la fiction cinématographique, la penser non seulement comme un savoir sur « le fonctionnement du corps et les mécanismes de la maladie » mais surtout comme un « art de soigner ». Cet art exige le décentrement de l’attention du soignant de la maladie vers le malade. S’ouvrir à l’expérience vécue du malade, voir et comprendre la personne souffrante derrière le patient en se mettant à l’écoute de leurs récits de vie sont les conditions pour proposer une alternative au  « modèle de la médecine aiguë » (p.9), à la « vision scientiste et exclusivement objectivante de la médecine » (p.17). Prolongeant la réflexion de Georges Canguilhem, l’auteure tire aussi les leçons des aventures de Yasumoto, médecin novice du film de Kurosawa, tiraillé entre deux conceptions de la médecine : une « médecine conçue comme science ou application des sciences de l’organisme et des maladies » ou une médecine conçue comme art, se déployant dans l’écoute et la patience cliniques, au service d’individus souffrants, à la fois considérés dans leur singularité et inscrits dans un monde social. » (p.15).
Kurosawa a pris la maladie et la médecine pour thème principal de quatre de ses films : L’Ange ivre (1948) ; Duel silencieux (1949) ; Vivre (1952) et Barberousse (1965). C’est ce que rappelle l’auteure dans son premier chapitre. Les chapitres 2 à 5 de l’ouvrage se consacrent à l’analyse philosophique du film Barberousse.
Celle-ci en suit les grandes parties, celles de la formation de Yasumoto. Initié à la médecine occidentale, muté à contrecœur dans un dispensaire éloigné et vétuste alors qu’il se destinait à un poste prestigieux, le jeune médecin découvre peu à peu sa vocation grâce à celui qui va devenir son maître, Barberousse, directeur du dispensaire (interprété par Toshiro Mifune). Avant de décider de s’installer définitivement dans ce lieu, il est exposé au cours de sa formation pratique à une succession de cas cliniques et de rencontres avec des patients qui l’ouvrent à l’expérience subjective de la souffrance humaine. Le récit de sa formation s’avère une formation au récit. Pour lui « apprendre autrement la médecine » (p.54) et l’amener progressivement vers « une médecine qui soutient la vie » (p.9), Barberousse commence par exposer son élève à la folie et au corps féminin. Une nymphomane meurtrière et une jeune ouvrière blessée à l’abdomen lui font vivre une expérience troublante (mélange de séduction par la beauté, de fascination pour la déraison et de désir de toute-puissance de la raison pour voir, savoir et guérir) qui témoigne des limites de son savoir livresque. L’échec de cette première tentative (dans le premier cas la nymphomane tente de l’assassiner et dans le second, il s’évanouit) conduit Barberousse à en déduire pour son élève une double leçon concernant le soin : la nécessité et la difficulté de contrôler ses émotions, d’une part ; l’impossibilité dans l’écoute de la parole du malade de faire l’économie d’une interprétation médicale et objectivante qui risque de faire écran et d’empêcher la véritable écoute et la rencontre authentique.
Le motif de la mort constitue le deuxième moment du film en confrontant d’abord Yasumoto à Rokusuké, vieillard moribond. Pris de nausée, dégoûté et effrayé, ici encore le jeune médecin témoigne de son incapacité à rencontrer ses patients en fuyant l’agonie du vieillard. Mais l’arrivée de la fille de ce dernier, donne l’occasion à Barberousse d’indiquer à Yasumoto la manière bienveillante et sans préjugés par laquelle doit débuter le soin. L’écoute des récits révèle des drames singuliers. C’est aussi ce qu’illustre le deuxième cas, celui de Sahachi et de son épouse Onaka. Comme l’affirme Céline Lefève « la mort, pour s’inscrire dans la vie d’un homme et dans la vie des hommes, requiert la médiation d’une parole et d’une écoute qui font transmission et lien entre eux. » (p.32). Ainsi, le sens de l’étonnante affirmation de Barberousse à Yasumoto s’éclaire-t-il : s’ « il  n’est pas de plus bel instant que celui de la mort », c’est en raison de la présence, de l’écoute et des liens qui s’établissent autour des mourants.
La dernière partie du film explore le thème de l’enfance et questionne le statut social du médecin et ses limites face au problème de la misère. Identifiée comme la principale cause des maladies, cette dernière doit être combattue en priorité par le médecin et la société. Et le soin doit avoir l’enfance pour objet privilégié tant celle-ci est vulnérable (en manque matériel, affectif et éducatif). On y découvre l’histoire d’Otoyo, jeune prostituée de quinze ans. Questionnant d’abord le refus du soin, comme il l’avait déjà fait dans L’Ange ivre, Kurosawa parvient à travers cette relation réciproque et inversée soignant/soigné qui finit par se tisser entre Yasumoto et Otoyo « à nous faire sentir que la vie humaine requiert la relation morale de soin. » (p.41). Le dernier cas, celui de Chobo, enfant de huit ans, sauvé in extremis par Barberousse met en évidence les limites du pouvoir de la médecine. Le médecin ne peut se substituer au politique pour combattre la misère. En ce sens, s’il peut apparaître moralisateur et redresseur de torts, Barberousse n’est pas un héros. L’humble tâche du médecin ne peut consister qu’en un soutien et un accompagnement de celui qui souffre dans les épreuves de la maladie et de la mort.
Céline Lefève retrouve en conclusion les réflexions de Paul Ricoeur sur la souffrance et le rôle crucial de la narration dans la relation de soin. La revendication d’une médecine narrative passe par la défense d’un enseignement apparu dans les pays anglo-saxons, au Canada et désormais en France, qui confère à la narration et à la fiction, notamment cinématographique, toute son importance.
On appréciera particulièrement, jointe à la bibliographie, la filmographie sur le thème « Médecine et soin » qui accompagne la réflexion. La conclusion de l’ouvrage, s’attardant sur les bienfaits du travail de l’imagination dans la formation à l’éthique du soin, attire notre attention sur d’autres films majeurs : N’oublie pas que tu vas mourir de Xavier Beauvois (1995) et Journal intime de Nanni Moretti (1993) ; Haut les cœurs ! de Solveig Ansprach (1999), Johnny s’en-a-t’en-guerre de Dalton Trumbo (1971), On murmure dans la ville de J.-L. Mankiewicz (1951), Elephant Man de David Lynch (1980), Une séparation d’Asghar Farhadi (2011). On pourrait y ajouter, entre autres, le plus récent et bouleversant Amour de Mickaël Hanecke (2012).
Changer de registre dans la pratique comme dans la formation médicale pour « cesser de faire du soin un impensé de la médecine » (p.54), tel est le message que l’auteure de ce petit ouvrage parvient clairement et efficacement à faire passer.
Voir l'entretien accordé par Céline Lefève, in Le Revue du praticien. Médecine générale, n°889, novembre 2012 : « La médecine, un art au carrefour de plusieurs sciences » : consultable sur le site Carnet de santé : http://www.carnetsdesante.fr/Lefeve-Celine


vendredi 26 juillet 2013

Une histoire d'attachement

Detachment, de Tony Kaye, 2011.


Dans une critique plutôt assassine[1], Olivier Guichard reproche, entre autres, au film Detachment d’hésiter entre le tableau social d’un système éducatif en crise et le portrait psychologique du personnage principal Henry. Pourtant, il ne semble pas qu’il s’agisse là d’une indécision du metteur en scène mais au contraire la volonté de maintenir ensemble les deux plans, en réalité indissociables.
Ce film réalisé par Tony Kaye (American History X en 1998) d'après un scénario de Carl Lund, enseignant, a pour motif principal l'éducation et dresse un amer constat sur  le système éducatif américain mais aussi les rapports aux autres dans notre société contemporaine. Dans un entretien, Tony Kaye précisait ceci : « Je veux parler des grands sujets de société. Et l'enseignement aux Etats-Unis en est un particulièrement sensible et grave. A mes yeux, le métier de professeur devrait être aussi important que celui de médecin. Un professeur est l'architecte du monde. Il apprend à nos enfants à devenir des êtres humains. Hélas, cette profession a été assassinée. Cela doit changer, sinon nous sommes damnés! Mais qui veut enseigner aujourd'hui ? Les profs sont mal considérés, mal payés, ont perdu la foi, tombent dans la dépression. Ils ont affaire à des ados souvent violents qui ont perdu le désir d'apprendre. Sans parler de leurs parents démissionnaires. Il faudrait que ce job retrouve de sa splendeur pour attirer des jeunes gens brillants, intelligents qui deviendraient des rock stars de l'enseignement. » Film de fiction, Detachment saisit de près et de manière plutôt réaliste - Kaye est aussi documentariste - certains aspects de l'école d'aujourd'hui. Nous y voyons aussi  personnellement une réflexion plus large sur la nécessité, les difficultés voire les impasses du soin, compris non exclusivement comme soin médical - même s’il en est un peu question dans le film - mais surtout plus largement en tant que souci pour le bien-être matériel et spirituel d’autrui, préoccupation du sort et de l’amélioration des conditions d’existence d’autrui[2].
Henry Barthes (remarquablement interprété par Adrien Brody, Oscar du meilleur acteur pour The Pianist de R. Polanski) est un professeur de littérature remplaçant. Ce statut lui permet d'éviter les liens affectifs avec ses collègues et ses élèves. Il pratique à cet égard le détachement le plus total et vit seul. Appelé donc à effectuer un remplacement de routine d'une durée d'un mois, il débarque dans un lycée de très mauvaise réputation de la banlieue new-yorkaise. Les conditions de travail, malgré la volonté de la Proviseure de faire de son mieux, y sont difficiles : élèves irrespectueux (chahut, provocations en tout genre, insultes, crachats, bagarres, cruautés...), démotivés et apathiques, sans idéaux, tantôt abandonnés à eux-mêmes par des parents absents ou débordés, tantôt décidés à contester les décisions professorales avec l'aide de parents complices ; Proviseure jugée incompétente et menacée de mise au placard par sa hiérarchie ; collègues désabusés voire dépressifs. Le premier contact de Mr Barthes avec sa classe est décisif. Fixant pour seule et unique règle cavalière à ses élèves de ne rester en cours que s'ils le souhaitent, il parvient à se débarrasser de l'élément le plus contestataire. Barthes fait preuve d'un grand sang-froid, d'un self-control remarquable : lorsqu'un autre élève le provoque et l'insulte, il l'amène le plus calmement du monde à lui faire prendre conscience qu'il est sans doute le seul dans l'établissement à vouloir l'aider. Le conflit est désamorcé et dès lors, sans pour autant avoir affaire à une classe très motivée, l'enseignant parvient à se faire écouter. Le message du pédagogue est clair : seule une prise de conscience de sa situation par chacun et la volonté de s'en sortir peut permettre sinon une réussite scolaire et sociale du moins une prise en main de son destin. Durant sa période de remplacement,  Henry Barthes se montre particulièrement à l'écoute de Meredith (interprétée par Betty Kaye), jeune fille obèse, mal dans sa peau et dont les talents artistiques sont raillés par un père méprisant. Celle-ci tombe peu à peu amoureuse de son professeur sans que celui-ci s'en aperçoive jusqu'au jour où, seuls dans la classe, les corps se rapprochent. L'un veut consoler, l'autre veut étreindre. C’est alors que Madison, sa jeune collègue, fait irruption dans la pièce. La jeune fille s'enfuit tandis que la collègue soupçonne  Barthes, à la vue de cette étreinte ambiguë, de ce dont il n'a jamais eu l'intention. Henry s’emporte, perd la maîtrise qui semblait le caractériser. C’est que l'épisode ramène au douloureux passé du professeur – une mère suicidée à cause de relations incestueuses contraintes avec un père arrivé désormais en fin de vie dans un état de démence et dont Henry se charge malgré l'ignominie probable - en même temps qu'il présage des conséquences inattendues et catastrophiques, le suicide de Meredith.
Malgré ses ratés, l'intérêt du film est multiple. D'abord, le tableau qu'il brosse du système éducatif américain ne peut que nous interpeller. Au-delà de ce contexte particulier, l'on ne peut qu'être sensible à ce qu'il nous montre de la condition enseignante en générale. Si nous sommes ici dans la fiction et si l'on peut soupçonner certains passages de verser dans la caricature, le récit reste révélateur du sentiment subjectif des personnels enseignants, de certaines données objectives aussi concernant le monde de l'école aujourd'hui. Sur ce dernier point, on évoquera par exemple la réunion de parents qui, désertée par ces derniers, laissent les enseignants désemparés ; les réactions vives et mêmes violentes d'une mère, puis d'un père contre certaines décisions professorales justes visant leur enfant; la soumission du système scolaire aux diktats du capitalisme qui réclame de l'efficacité, des résultats et qui fait de l'éducation, selon une logique néolibérale, un objet de marchandisation. En prenant le parti, dès le générique, d'exposer le point de vue de la communauté enseignante (les raisons pour lesquelles chacun a choisi ce métier), le film nous donne aussi à voir et à penser l'expérience intime du métier d'enseignant : selon les personnages, on navigue de la terreur face aux élèves à l'envie véritable de leur venir en aide. Mais le plus souvent, c'est le sentiment d'impuissance, l'abattement, le désespoir qui l'emportent. La désaffection parentale, le renoncement des élèves, leurs incivilités, l'ingratitude de la société à l'égard du travail et des efforts du corps enseignant, le mépris et l'absence de reconnaissance, autant d'éléments qui dressent un bilan pessimiste du métier et laissent peu d'espoir pour l'avenir de l'éducation dans le monde.
Le monologue désabusé du narrateur et personnage principal du film, entretien témoignage en noir et blanc,  qui en constitue le fil conducteur et en ponctue le déroulement, contribue fortement à la prise de conscience de l'impuissance, de la perte irrémédiable, de la catastrophe. Personnage complexe, atypique, solitaire et mystérieux, Henry dissimule derrière une apparence stoïque, son histoire personnelle passée non seulement à ses élèves, ce qui est compréhensible, mais aussi à ceux qui le côtoient de plus près (une collègue Mrs Sarah Madison, interprétée par Christina Hendricks ; une jeune prostituée Erica, interprétée par Sami Gayle, qu'il héberge chez lui et qu'il tente d'arracher à son calvaire). Les scènes de flashback, souvenirs de sa mère disparue qui viennent contaminer la narration, témoignent d'un passé qui le hante et d'une compulsion de répétition qui l'empêche manifestement d'investir pleinement son présent et de s'engager de manière optimiste et confiante dans l'avenir. Ses blessures l'ont marqué à vie, ce qui explique son tourment, ses errances méditatives et ses nombreux journaux autobiographiques et poétiques. Son détachement, conséquence de la perte et de la volonté de se protéger d'une réalité trop cruelle, constitue sa manière personnelle de réinvestir son environnement. Pourtant, ce détachement n’est pas un égoïsme. Car, de fait, il est tout sauf indifférent aux autres : un peu toujours malgré lui, il est vrai, et de manière inattendue, il prête une réelle et sincère attention à ses élèves, prêt à aider ceux qui comme lui semblent le plus en perdition afin de leur redonner le désir de se construire ; il protège sous son aile cette jeune prostituée humiliée et lui permet de reconquérir sa dignité ; mieux, il pardonne à son grand-père, malgré ses soupçons d'abus sexuels à l'égard de sa mère, lui rend régulièrement visite à l'hôpital et lui permet de quitter cette vie l'âme en paix ; il est même le seul à s'apercevoir de la détresse de l'un de ses collègues terrorisé et cramponné au grillage du lycée. Bref, il s'attache à soigner les blessures de chacun, tirant profit de sa propre résilience que l'on devine pourtant inachevée au point où l'aide qu'il apporte aux autres constitue une manière de continuer de se soigner lui-même. Telles sont ses propres ressources pour combattre ses démons et trouver quelque beauté dans l'existence[3]. Mais rien n'y fait vraiment. Les stigmates de son traumatisme passé se manifestent sur son visage et son allure : il est et reste triste et mélancolique. Et l'issue fatale du suicide de la jeune adolescente ajoute à sa peine existentielle et confirme le sentiment de tragique. Au flegme impassible caractérisant le personnage en début de film ont succédé la colère, le doute profond, l'effondrement. La souffrance est indépassable car le chaos se rappelle à lui. « Nous échouons », répète Henry. Nous échouons nécessairement. Accablé par sa responsabilité, Henry exprime son désarroi : « Tous les enseignants ont, à un moment, cru qu'ils pouvaient changer les choses. Un jour, on se réveille et on réalise qu'on a échoué. » Selon les aveux mêmes du réalisateur, le film pose de cette manière la question de la responsabilité individuelle et collective : de quelles ressources dispose aujourd'hui l'enseignant et que doit-il faire dans sa classe pour affronter le reflet de la violence qui gangrène la société ? Le film ne nous invite-t-il pas à penser que, pour dépasser son impuissance, l'enseignant d'aujourd'hui doit assumer la gageure de transformer son enseignement en art véritable? En tout état de causes, il s'agit de combattre le chaos.
C'est cette conviction acquise de ses expériences qui porte Henry à sensibiliser ses élèves à la littérature, à tenter d'éveiller leur esprit. Le suicide de Meredith survenu, cette conviction est désormais profondément ébranlée. Impuissante, incapable d'entendre cette parole, l'adolescente décide de se donner la mort. On peut au final interpréter ce geste désespéré comme un refus de soin, parce qu'une vie subjectivement vécue sans reconnaissance, que cette reconnaissance soit amoureuse, familiale ou sociale, ne vaut pas la peine d'être vécue. Dès lors, le chaos risque inexorablement de triompher : tel est le sens de la mise en scène apocalyptique de l'imaginaire d'Henry qui le montre seul dans sa classe dévastée, sens dessus dessous. A ce stade du drame, Henry se dit lui-même creux, il se sent vide et a bien le sentiment de n'être personne.[4]  Pourtant, aussi dure que soit l'existence, ses ressources ne sont-elles pas infinies ? Henry ne le sait-il pas, lui qui s'en remet à l'art en guise de thérapie ? N'est-ce pas  l'art et lui seul qui, transfigurant l'existence, permet d'en supporter la souffrance ? L'écriture consignée dans ses cahiers durant toutes ces années et la lecture en classe du magnifique début de la nouvelle d'Edgard Allan Poe (La chute de la maison Uscher) en toute fin de film, exprimant adéquatement les sentiments intérieurs d'Henry,  peuvent le laisse penser.


En outre, malgré la mort de Mérédith que n'a pas pu empêcher Henry, ce dernier trouve réconfort dans la  « relation familiale » qui s'établit finalement avec Erica. Faute de n'avoir pu sauver son élève Mérédith, il sauve la fugueuse Erica.
On soulignera dès lors le paradoxe suivant : la difficulté du vivre ensemble, difficulté soulignée par la tâche éducative et la tentative de soin qui naissent toutes deux de notre attachement fondamental aux autres[5], ne peut être raisonnablement réglée sans une certaine et nécessaire dose de détachement, de prise de « juste distance » les uns à l'égard des autres. Car sans cette « juste distance », triompheraient aussi bien une promiscuité étouffante et insupportable qu'une indifférence non moins tolérable. La séparation comme l'union la plus intime peuvent être source de destruction. Le film de Tony Kaye donne bien à penser que le sens de l'existence fluctue au grès de nos relations sociales changeantes et que, souvent déchirés entre le besoin d'autrui, la solitude subie et le détachement volontaire, nous doutons et désespérons de ce sens. L'œuvre artistique, cinématographique en particulier, nous donnant à voir et à penser notre expérience, peut peut-être alors, par ses ressources, « domestiquer le scepticisme »[6], conditionner un réveil, constituer une thérapie nous indiquant que seules l'union et la séparation créatrices redonnent sens à la vie[7].
Parlant de son film, le réalisateur évoque « un paysage d'émotions ». On peut à juste titre se méfier de l'excès de pathos au cinéma. Pour autant, par son jeu tout en retenue et l’exploitation de ses propres failles, Adrian Brody parvient à incarner cette figure tragique et à dévoiler sous la façade apparemment indifférente de son personnage une sensibilité à fleur de peau (faut-il la rapprocher de l'hyper-sensibilité du personnage de Roderick dans la nouvelle de Poe?), un écorché vif qui ne s'est jamais véritablement remis de son enfance et qui peine, tant bien que mal, à exorciser sa souffrance par l'écriture et s'ouvrir de nouveau aux autres. Comprenant qu'il est impossible et vain de vouloir se détacher pleinement – ce serait se fermer au monde – il comprend aussi que seul l'attachement et les expériences de l'amour, de l'éducation et du soin nous mettent à l'épreuve du réel et nous posent la question du sens de la vie. Professeur de littérature, Henry est aussi philosophe.

« Et jamais je n’ai senti, si avant, à la fois mon détachement de moi-même et ma présence au monde… »
Camus, Noces, « Le vent à Djémila », Paris, Gallimard, « Folio-essais », p.26.





[2] Céline Lefève, « La Philosophie du soin », in La Matière et l’esprit, n° 4 : « Médecine et philosophie » (dir. D.Lecourt), Université de Mons-Hainaut, avril 2006, p. 25-34.
[3] On peut se reporter au livre de Frédéric Worms, Revivre, Eprouver nos blessures et nos ressources, Paris, Flammarion, 2012.
[4] Se référer à la chanson Empty de Ray LaMontagne qui fait partie de la bande son.
Voir aussi l’article de Claire Cornillon : http://lintermede.com/cinema-detachment-tony-kaye-adrian-brody-festival-deauville-2011.php
[5] Se reporter aux travaux de J.Bowlby et de D. Winnicot.
[6] Elise Domenach, Stanley Cavell. Scepticisme et philosophie, Paris, PUF, 2011.
[7] Frédéric Worms, La vie qui unit et qui sépare, Paris, PUF, 2013.

samedi 23 mars 2013

Autour de Paul Ricoeur

Souffrance et douleur. Autour de Paul Ricœur, sous la direction de Claire Marin et Nathalie Zaccaï-Reyners, P.U.F, 2013.

Issu d’une communication présentée lors du colloque «Le psychiatre devant la souffrance» tenu à Brest en 1992, le texte de Paul Ricœur La souffrance n'est pas la douleur est suivi de cinq «lectures», le tout précédé d’un avant-propos. L’originalité de l’ouvrage se trouve précisément dans ces lectures qui en expliquent le sous-titre : Autour de Paul Ricœur. Il s’agit de courts articles par lesquels les auteurs, tout en faisant retour au texte du philosophe français, tentent de le prolonger en l’appliquant à leur champ de recherche respectif. Ils sont philosophes, médecin, sociologue et puisent dans cette riche et dense analyse ricœurienne les éléments d’une réflexion centrée sur la subjectivité souffrante, la vie et son sens, le soin médical et son humanité.
Dans La souffrance n’est pas la douleur, Ricœur propose une phénoménologie de la souffrance. Il s’agit cette fois, deux ans après la parution de Soi-même comme un autre, d’éclairer le côté plus sombre de cet «être agissant et souffrant» que nous sommes. Sans prétendre «orienter l’acte thérapeutique», Ricœur tente d’apporter au thérapeute la compréhension qui semble requise à sa pratique. La distinction idéal-typique de la douleur et de la souffrance permet en effet au philosophe de se concentrer sur les signes de la souffrance, conçue comme expérience totale du sujet au-delà de la douleur. Cette sémiologie de la souffrance, permet de dégager les points suivants :
Le premier axe met en évidence la double crise (crise de l’identité, crise de l’altérité) suscitée par le souffrir. L’épreuve du souffrir se révèle paradoxale : d’un côté un soi intensifié, de l’autre un soi séparé des autres. Le souffrir s’avère une expérience d’intensification de soi par laquelle j’existe immédiatement et absolument comme « plaie vive » et en même temps une expérience de repli sur soi, d’effacement du monde comme horizon de représentation et monde habitable.
Partant d’une définition de la souffrance comme diminution de la puissance d’agir, le deuxième axe examine celle-ci selon les quatre registres que Soi-même comme un autre avait pris pour base de son herméneutique du soi : la parole, l’action au sens restreint, le récit et l’estime de soi.
- l’impuissance à dire conduit à la plainte qui est toujours un appel à l’aide et permet de distinguer la souffrance bruyante de la douleur silencieuse.
- l’impuissance à faire est perte du pouvoir-sur : le souffrant est livré à l’autre, se sent victime de, se trouve finalement excommunié. Parce qu’elle est endurance, la souffrance conserve toutefois un degré minime d’agir incorporé à la passivité.
- l’impuissance à (se) raconter fragilise la fonction de narration au fondement de l’édifice personnel. Émerge alors l’inénarrable. Cette rupture du « fil narratif » met en péril la compréhension de soi et modifie le rapport au temps du sujet : focalisé sur l’instant de sa souffrance, l’épaisseur ontologique du présent disparaît.
- l’impuissance à s’estimer soi-même, à se concevoir comme sujet éthique, se repère quant à elle dans l’auto-culpabilisation du souffrant, dans un certain sentiment délirant de persécution, enfin dans la capacité à «se faire souffrir soi-même» dont une analyse clinique et psychanalytique (celle de Freud dans Deuil et mélancolie par exemple) pourra compléter l’analyse phénoménologique et dont les passions sont « l’illustration saisissante ». Leur caractérisation et l’examen rapide de deux d’entre elles, l’envie et la vengeance, en attestent.
Le troisième et dernier axe s’interroge alors sur ce que la souffrance donne à penser. La souffrance nous instruit-elle ? Cherchant à éviter les écueils du moralisme et du dolorisme, Ricœur se défend de comprendre la souffrance comme « sacrifice tenu pour méritoire ». Le sens de la souffrance se trouve plutôt dans sa double dimension métaphysique et morale: la souffrance questionne, elle est demande de justification (« Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi mon enfant ?») ; la souffrance appelle, elle est demande d’aide, de compassion, d’un souffrir-avec sans réserve. Mais si une «solidarité des ébranlés» est toujours moralement nécessaire, une parcimonie du don et du soin semble inévitable.
Souffrir, conclut Ricœur, c’est finalement toujours « endurer, c’est-à-dire persévérer dans le désir d’être et l’effort pour exister en dépit de... ».
Les « lectures » qui suivent s'interrogent toutes sur le bénéfice que l'univers du soin peut retirer d'une telle compréhension du souffrir.
Dans Souffrant, agissant et vivant, Frédéric Worms insiste sur le problème de la vie. Il s’interroge d’abord sur la suspension provisoire de la douleur à laquelle procède Ricœur en se concentrant sur la seule souffrance et rappelle comment le philosophe avait exposé le noyau dur du souffrir dans une seule page remarquable, mais cicatricielle, de Soi-même comme un autre. En procédant à une inversion de tous les signes de l’agir patiemment examinés dans l’ouvrage, cette page soulevait l’énigme de « l’inénarrable » sous les formes de la mésestime de soi et de la détestation d’autrui. Le texte de 1992 La souffrance n’est pas la douleur, fruit d'une rencontre avec le milieu psychiatrique, doit être interprété comme son prolongement, l’approfondissement à la fois anthropologique et éthique de son versant sombre. Worms souligne qu’à la différence de «toute conception du souffrir pur, et muet, qui serait une affection générale de la vie par elle-même» (l’approche de Michel Henry par exemple), l’analyse de Ricœur met en évidence la demande de sens au cœur même du souffrir, expression du scandale moral. F. Worms fait comprendre qu’en dépit de sa destruction, la vie insiste, mieux «elle gagne ou retrouve sa portée véritable et profonde». Ainsi, toute conception du soin, si elle ne doit pas se limiter à une prise en charge de la douleur mais doit aussi traiter la souffrance psychique, ne doit pas pour autant oublier le socle vital et ce qui le constitue.
Avec Le visage de la souffrance, Claire Marin s'attarde sur l'épreuve du souffrir comme expérience totale de l'endurance à la fois dévastatrice et miraculeusement révélatrice des ressources de l'existant humain. Désirer vivre en dépit de... telle est la leçon de l’endurance. Se réappropriant les analyses de l’endurance face à la torture présentées dans Le Volontaire et l’Involontaire pour questionner le souffrir comme processus d’aliénation, de « démantèlement » de la subjectivité, Claire Marin constate que la souffrance est usure physiologique et psychologique, épuisement progressif des ressources volontaires du sujet ; et pourtant, elle est aussi et paradoxalement découverte de capacités à résister et à ne jamais purement subir, effort pour persévérer dans la vie. Se posent alors au soignant des questions cruciales : comment affronter cet effondrement du sujet ?
Lazare Benaroyo, dans Le sens de la souffrance, relit Ricœur pour élaborer une éthique du soin qui, au traitement antalgique de la douleur, saurait adjoindre le soulagement intersubjectif de la souffrance. La pratique médicale actuelle doit dépasser une approche trop souvent purement technique pour redonner toute sa place à l’expérience existentielle, avec ce qu’elle comporte d’inénarrable et d’incommunicable. Selon quelles visées le soignant doit-il prendre en charge la douleur-souffrance du malade ?
L’expérience du mal physique permet à Jean-Christophe Mino d'examiner le cas de la maladie grave. Evitant la partition dualiste, il aborde celle-ci comme une épreuve existentielle, l’expérience tout à la fois douloureuse et souffrante que le malade fait de son propre corps. La douleur se mue en souffrance et brouille à la fois la réflexivité, les relations à autrui et le rapport au sens. L’expérience quotidienne de la maladie s’éclaire alors pour le soignant : conscience aigüe et douloureuse de l’ici-bas du corps, difficulté à se projeter dans le monde et le futur, solitude et incommunicabilité, victimisation sans justification, diminution de la puissance d’agir et de dire, fragilisation de l’estime de soi accrue par le sentiment fréquent d’une violence médicale. Toutefois, cette épreuve existentielle n’est pas exclusivement destructrice : elle peut aussi, on l'a vu, être l’occasion d’une véritable reconstruction de soi, d’un changement radical. Il faut réexaminer sa vie toute entière : recoudre le fil de son existence, repenser ses priorités, ses relations sociales, son investissement professionnel, les conditions générales d’un nouveau mode de vie. La lecture du texte de Paul Ricœur s’avère donc salutaire pour repenser le statut de la maladie grave et nous la montrer autrement que sous une forme objectivée et plaquée extérieurement sur le malade. La réflexion Ricœurienne rencontre celle de Cicely Saunders, fondatrice dans les années 1950-60 de ce nouveau modèle de soin qu’est la médecine palliative. La notion de «souffrance globale» (total pain), prise ici en considération, qui comporte quatre composantes —douleur physique, douleur mentale, douleur sociale et douleur spirituelle— nous amène en effet à penser la maladie grave et la douleur comme mode d’être au monde.
Sur la base d’une recherche ethnographique attentive au triple vécu des déments, des soignants et des proches, Natalie Rigaux, dans Souffrance et démence, aborde le texte de Ricœur selon un double enjeu: reconnaître ou non la dignité des personnes démentes; évaluer le rôle du soignant (proche ou professionnel) et la mesure de son investissement. En présentant l’expérience du souffrir comme immédiate, cogito absolu, sans objet et sans dimension représentative, Ricœur autorise à considérer les déments, malgré leur déficit cognitif, à l’égal de tout être humain pouvant faire l’expérience de la souffrance.
Osant la métaphore musicale, on pourrait considérer le texte central de Paul Ricœur comme le thème que prolongent cinq variations, autant de reprises et de réinventions du propos initial. En se mettant à l'écoute de la parole féconde de Paul Ricœur, les auteurs en retiennent finalement l’idée simple mais ô combien exigeante et difficile dans ses applications pratiques : la nécessité de mieux comprendre le souffrant pour mieux le soigner. Vulnérable et blessé, l'existant humain témoigne toujours de ressources insoupçonnées dont il dispose pour se reconstruire : désir de vivre et d'agir toujours persistant. Telle est la leçon de l'endurance. C’est à cette reconnaissance de nos blessures et cette estimation de nos forces que le médecin doit s’obliger dans l’exercice de son métier.
Soigner, c’est répondre à cette détresse qui nous fait signe en même temps qu’administrer des remèdes (dont on ne doit pas oublier qu’ils peuvent être extrêmement violents - la chirurgie malgré ses avancées technologiques les plus récentes en atteste). Dans le sillage de cette grande figure de la philosophie française du XXe siècle que fut Paul Ricœur, les auteurs de cet ouvrage pluridisciplinaire invitent le soignant à plus de sollicitude, d'attention, de respect, de responsabilité, de disponibilité à l'égard de celui qui souffre mais aussi, détail important, à une nécessaire mesure de son investissement afin de se préserver lui-même. Ils amorcent aussi le dialogue avec d’autres philosophes tels Lévinas, Simone Weil, Jean-Luc Nancy, Michel Henry ou des praticiens comme Cicely Saunders et ouvrent un certain nombre de pistes de réflexion. Souffrance et douleur. Autour de Paul Ricœur constitue ainsi un complément indispensable à La philosophie du soin, ouvrage paru en 2010. Son intérêt majeur est aussi de nous inviter à lire et relire l'oeuvre de Paul Ricœur.

Recension complète sur L'Oeil de Minerve

Claire Marin sur France culture, Le Journal de la philosophie, 27/02/2013