Hugo Villaspasa, L'ennui III, dessin 2008

Ecologica d'André Gorz

Ecologica
André Gorz, éd. Galilée, 2008.

Ecologica est un recueil d’articles publiés dans diverses revues ou des ouvrages antérieurs d’André Gorz de 1975 à 2007. Ce recueil, au titre un peu trompeur, ne traite pas exclusivement ni même prioritairement des problèmes écologiques actuels : il aborde le thème du capitalisme pour en développer une critique. Ce n’est donc qu’indirectement que se trouve évoquée l’écologie dite politique dont Gorz a été dès les années 70 l’un des promoteurs. Sur la base de cette réflexion de fond sur le capitalisme, A. Gorz passe en revue les problèmes de croissance et de décroissance, les notions de travail emploi et de travail humain, les phénomènes de crise et de sortie du capitalisme, et enfin à titre de remède à la crise l’écologie politique. C’est sur le socle de l’économie capitaliste que l’écologie politique doit en effet se comprendre. Et l’on accède alors à un véritable effort de compréhension des ressorts du capitalisme mondial en même temps qu’à la volonté de penser une libération salutaire à l’égard de ce système ici dénoncé.
Selon A. Gorz, le capitalisme arrive à sa fin. Il court lui-même à sa perte et nous sommes déjà entrés dans la phase de sortie du capitalisme. Retraçant les différentes étapes de son évolution historique, Gorz constate que l’économie de l’Immatériel, celle de la connaissance qui caractérise notre époque et qui s’appuie sur les ressources de l’informatique, est une tentative désespérée pour maîtriser ce qui ne peut l’être. Ajouté au poids du capital financier qui repose de manière très fragile sur des bulles fictives qui peuvent éclater à chaque instant et engendrer une crise mondiale sans précédent, ce dernier avatar du capitalisme exige son dépassement.
L’intérêt majeur de la pensée d’André Gorz est, on le voit, de constituer une tentative de solution aux problèmes et à la crise du capitalisme, un essai d’alternative anti-capitaliste. Après avoir subi la forte influence de l’existentialisme sartrien, Gorz s’est nourri de la pensée de Marx mais aussi de celle de penseurs contemporains anglo-saxons (Ivan Illitch mais aussi Bergmann) et allemands (Robert Kurz et Peter Glotz). Forte de cet héritage et de ce dialogue engagé avec les penseurs contemporains anti-capitalistes, la pensée gorzienne présente une originalité propre.
Pour Gorz, l’issue au capitalisme doit se chercher dans une éthique nouvelle inséparable d’une nouvelle théorie des besoins et des désirs. Pour cette éthique, Gorz s’inspire de celle du hacker, « une admirable éthique anarcho-communiste, […] à la fois art de vivre, pratique d’autres rapports individuels et sociaux, recherche de voies pour sortir du capitalisme et pour libérer, à cette fin, nos manières de penser, de sentir, de désirer, de son emprise. » p.22
En fait, il s’agit ni plus ni moins – mais le programme est vaste – de redonner du sens à la vie humaine. L’écologie politique, inséparable de cette éthique nouvelle, en esquisse le projet : il s’agit de réconcilier l’homme avec son milieu de vie, avec le travail et la technique. En ce sens, la visée de l’écologie politique est inséparable d’un souci du sujet, dont la tâche est de se libérer de l’aliénation économique capitaliste (pp12-13), de la méga-machine sociale, du modèle de la consommation opulente qui le domine de toute part, dans son travail, dans ses besoins et ses désirs, dans ses pensées et l’image qu’il a de lui-même. « La question du sujet est donc la même chose que la question morale. Elle est au fondement à la fois de l’éthique et de la politique. Car elle met nécessairement en cause toutes les formes et tous les moyens de domination, c’est-à-dire tout ce qui empêche les hommes de se conduire comme des sujets et de poursuivre le libre épanouissement de leur individualité comme leur fin commune. » p.13
Et Gorz d’ajouter : « l’exigence éthique d’émancipation du sujet implique la critique théorique et pratique du capitalisme, de laquelle l’écologie politique est une dimension essentielle. » p.15 C’est sur cette base d’une éthique de l’émancipation du sujet que l’écologie ne tombera pas dans l’écueil d’ « un pétainisme vert », d’ « un écofascisme » ou « un communautarisme naturaliste ».
La crise du capitalisme est celle de ses trois éléments constitutifs essentiels : le travail, la valeur et le capital. « Par son développement même, le capitalisme a atteint une limite tant interne qu’externe qu’il est incapable de dépasser et qui en fait un système qui survit par des subterfuges à la crise de ses catégories fondamentales : le travail, la valeur, le capital. » p.25. Le travail, considéré depuis Adam Smith en tant que marchandise comme une autre cristallisée dans des marchandises (le travail comme substance commune de toutes les marchandises), c’est-à-dire l’emploi, a produit au sein du capitalisme la triple dépossession du travailleur (dépossession de l’instrument de travail, du produit du travail et du travail lui-même p. 60-61). De cette aliénation et de cette exploitation s’est nourri le capitalisme (cf. Marx) et il continue de le faire. Cela lui est effectivement indispensable puisque ce n’est qu’à cette condition que le capital peut dégager de la sur-valeur (la plus-value) p.129. La mondialisation a toutefois entraîné à la fois le chômage et la détérioration des conditions du travail devenu beaucoup plus précaire. En dépit de cette tendance de l’époque post-fordiste, les décideurs économico-politiques poursuivent l’éloge des vertus et de l’éthique du travail, nous parlent de nécessaire croissance et d’augmentation du PIB, incitant les travailleurs à travailler plus pour gagner plus ou à s’endetter plus dans le seul objectif de consommer plus. Cet éloge du travail et de la croissance au nom d’un soi-disant intérêt de la population dissimule en fait l’intérêt des entrepreneurs et décideurs économiques et politiques. Et ainsi, « le capitalisme chemine au bord du gouffre » (Robert Brenner) dans la mesure où le système repose tout entier sur la dette et les bulles financières (boursière, Internet, immobilière) pouvant éclater à tout moment (p.142-145). Pour Gorz, il s’agit de retrouver le sens authentique du travail, celui que Hegel et Marx désignaient comme extériorisation et objectivation de soi, sens authentique du travail que le capitalisme n’a jamais cessé de nier. Un travail non aliéné et exploité dans lequel les individus se réalisent et s’épanouissent, un travail libéré de la tyrannie de l’emploi (p150). Ainsi, au « travailler plus pour gagner plus » du capitalisme néo-libéral, André Gorz préfère le « travailler moins mais travailler tous et vivre mieux ».
Pour sortir de l’emploi et de l’économie capitaliste, Gorz compte sur les effets de la révolution informationnelle, l’économie de la connaissance et une véritable politique éco-sociale. Mettre en place une économie de la gratuité, établir une norme du suffisant dans la satisfaction de nos besoins et désirs, mettre en place un revenu d’existence (revenu social inconditionnel) et libérer du temps pour des activités culturelles épanouissantes, développer et fédérer des ateliers communaux qui exploiteraient les nouveaux moyens de production comme les digital fabricators (moyens d’un artisanat high-tech) sont quelques solutions majeures envisagées par Gorz et d’autres pour échapper au capitalisme et à son impasse.
Au final, ce qui constitue le véritable intérêt et atout de cette pensée d’André Gorz, c’est qu’elle ne s’épuise pas dans une critique stérile du capitalisme mais esquisse et propose des solutions pour un autre mode de vie, un mode de vie plus humain.