Hugo Villaspasa, L'ennui III, dessin 2008

Eloge de la profanation de Giorgio Agamben

In Profanations
De Giorgio Agamben
Ed.Rivages poche/Petite bibliothèque, Paris, 2006.

Pour éviter toute mauvaise interprétation et méprise à l’égard de cette incitation à profaner, il n’est pas inutile de signaler qu’il n’est pas question ici, bien évidemment, d’inviter chacun à la destruction ou dégradation des sépultures. Le terme, il est vrai, fait immanquablement songer de nos jours à ces exactions perpétrées dans les cimetières par quelque groupe néo-nazi ou sataniste, fréquemment relatées par les médias et justement condamnées. Pourtant, il s'agit peut-être malgré tout d'inviter à dévaster les tombes, celles que constituent tous les dispositifs qui captent nos vies et nos libertés. Examinons les choses de plus près.

Pour savoir ce que signifie ce mot « profanation » et en quel sens Agamben l’entend, il faut remonter à l’origine juridique et romaine qui est la sienne. Suivant le juriste romain Trébatius affirmant qu’ « au sens propre est profane ce qui, de sacré ou religieux qu’il était, se trouve restitué à l’usage et à la propriété des hommes», il faut entendre la profanation comme la restitution dans la sphère du droit humain de ce qui a été séparé et consacré (sacrare). Profaner, c’est donc se réapproprier quelque chose qui ne nous appartient plus parce qu’il a été sacrifié et pétrifié, c’est un geste de désacralisation qui équivaut en lui-même à une libération, une réaffirmation de la vie. « Profaner signifie : libérer la possibilité d’une forme particulière de négligence qui ignore la séparation ou, plutôt, qui en fait un usage particulier. » Distincte de la sécularisation qui garantissait l’exercice du pouvoir en le reportant à un modèle sacré, la profanation neutralise et désactive les dispositifs du pouvoir. Cette lutte contre la séparation du sacré et du profane, à l’origine de toute religion, cette lutte contre le sacré lui-même devient de nos jours le combat contre tous les dispositifs du pouvoir qui tendent à la confiscation de ce qui en droit nous appartient et nous revient.

Or, quels sont ces dispositifs ? Ce sont ceux du capitalisme. Et qu’est-ce que le capitalisme sinon la religion de la modernité, ce parasite de la religion chrétienne qui, selon les analyses de Walter Benjamin ici reprises, ne vise, en tant que culte permanent et universel de la faute et du désespoir, qu’à la destruction du monde ? Le capitalisme : figure absolue et généralisée de la séparation, « procès incessant de séparation, unique et multiforme, qui investit chaque chose, chaque lieu, chaque activité humaine pour la séparer d’elle-même », règne de la marchandise, consommation et spectacle, société du spectacle dont Guy Debord analysait déjà les rouages et qu'il combattait radicalement par un effort de réappropriation, une volonté farouche de libération. Profaner le capitalisme, telle serait donc encore la tâche urgente à accomplir avant que le monde ne périsse définitivement.

La tâche est pourtant ardue. En effet, en poussant à l’extrême la séparation, le capitalisme s’est évertué à produire de l’Improfanable. De fait, c’est jusqu’à l’abolition de la césure sacré/profane, divin/humain que mène le capitalisme. Dans la société du spectacle, tout en quelque sorte est à la fois sacré et profane, ce qui vide de sens ces distinctions et explique que « tout usage devient durablement impossible. » L’impossibilité de l’usage, de l’habitat et de l’expérience : tel est « le canon théologique de la consommation. » Ce canon est aujourd’hui attesté par la muséification achevée du monde et le triomphe du tourisme. Musée et tourisme ne sont que la mortification des puissances spirituelles qui définissent pourtant l’homme : l’art, la religion, la philosophie, l’idée de nature et la politique elle-même. Le Musée, si on n’entend pas par là « un lieu ou un espace physiquement déterminé, mais la dimension séparée où est transféré ce qui a cessé d’être perçu comme vrai et décisif », est négation du vécu proprement humain, à commencer par la vie du corps, de la sexualité et du langage. Le tourisme, « le culte et l’autel central de la religion capitaliste » est devenu dans ce contexte synonyme du destin sacrifié et malheureux des personnes : l’expérience angoissante et désespérée de l’impossibilité de profaner. Alors faut-il renoncer à profaner l’Improfanable ?

L’exemple du jeu doit ici nous inspirer. En effet, le jeu est par définition une figure de la profanation. Beaucoup de nos jeux, on le sait, consistent en une réutilisation incongrue du sacré, emprunt à la sphère religieuse de cérémonies sacrées, de rituels divinatoires (la ronde comme reprise d’un rite matrimonial, le jeu de ballon comme reproduction de la lutte des dieux pour la possession du soleil, jeux de hasard comme dérivation de pratiques oraculaires…). En tirant son origine de la sphère du sacré mais aussi en renversant cette même sphère par la dissociation du jeu d’action (le rite) et du jeu de mots (le mythe), le jeu nous libère, nous détourne du sacré sans pour autant l’abolir. Le jeu est en ce sens un usage spécial du sacré qui ne se réduit en rien à la consommation utilitariste. Pour preuve les enfants qui transforment négligemment en jouets les choses et les activités les plus sérieuses. Le jeu se révèle ici l’archétype de la négligence libératrice, le meilleur moyen de la profanation, une porte dans le mur pourrait-on dire. « Tout comme la religio qui n’est plus observée mais jouée ouvre la porte de l’usage, ainsi, les puissances de l’économie, du droit et de la politique, désactivées dans le jeu, deviennent les portes d’un bonheur neuf. » Toutefois, la société de la consommation et de l’exhibition spectaculaire a des ressources : elle est parvenue en effet à récupérer le jeu par un certain nombre de dispositifs, c’est-à-dire à détourner son intention authentiquement profanatrice, à capturer sa possibilité d’usage, et à en provoquer ainsi la décadence. Car la démultiplication des jeux contemporains (jeux télévisés de masse en particulier) témoigne de la volonté d’un retour, au demeurant impossible et nécessairement désespéré, au sacré perdu. Loin de profaner le sacré, ces jeux le sécularisent en maintenant donc son pouvoir à travers la nouvelle liturgie des temps modernes. La porte ouverte dans le mur a laissé place à un autre mur. La récente diffusion de l’émission Le jeu de la mort de Christophe Nick ne constitue qu’un élément de plus apporté au dossier des effets de pouvoir de la télévision et des jeux télévisés en particulier. Le capitalisme n’est-il pas alors ce mécanisme perpétuel qui ne cesse de nous emmurer alors même qu’une brèche se trouve ouverte ? Peut-être l’issue consiste-t-elle d’abord à porter un regard lucide sur ces mécanismes et commencer ici par ne pas confondre jeu et jeu, jeu authentique et jeu dévoyé. Alors peut-être est-il possible de combattre l’un pour retrouver l’autre. Quoi qu’il en soit, « restituer le jeu à sa vocation purement profane est une tâche politique. »

Mais il ne s’agit pas de se limiter au jeu. Ce sont tous les dispositifs qui tendent à détruire le vécu authentique des êtres humains qu’il s’agit de combattre. Car en effet, « la profanation de l’Improfanable est la tâche politique de la génération qui vient. » Cette tâche ne consiste pas nécessairement à faire disparaître les séparations, à les abolir, mais à jouer avec elles, en quoi le jeu devient ici la démarche archétypale. Jouer avec les dispositifs, c’est les transformer en moyens purs, détachés de leur relation à une fin. Mais, comme le capitalisme, dans sa forme terminale, n’est lui-même qu’un immense dispositif pour capturer non seulement les comportements primaires (boire, manger, déféquer…) mais aussi et surtout les moyens purs, pour désactiver les comportements profanateurs eux-mêmes (par exemple le potentiel libérateur du langage comme moyen pur, c’est-à-dire délié de ses fins de communication, neutralisé par le dispositif médiatique ou plus encore la puissance libératrice de la sexualité ou de l’érotisme neutralisée par le dispositif pornographique), il faut aller jusqu’à jouer avec ses dispositifs médiatique et pornographique.

Le programme se résume donc ainsi : il faut restituer au corps, au langage et à la sexualité leur puissance vitale capturée. Qu’est-ce que cela signifie plus précisément ? Concernant le corps, il convient de s’attaquer à la séparation conçue comme répression et dissimulation des fonctions physiologiques. Combattre donc les dispositifs et interdits comportementaux et linguistiques qui visent par exemple la défécation. Comment ? Ni par un retour à une naturalité prétendue, ni par une jouissance transgressive et perverse, mais par l’apprentissage d’un nouvel usage des fèces, un usage nécessairement collectif et parodique dont les enfants et les artistes sont les experts (cf. Bunuel et la scène de défécation autour de la table dans Le fantôme de la liberté, 1974). Du côté du langage, en parodiant probablement le langage de la communication et des médias et en poétisant la langue : exploiter la voie de la création littéraire. Enfin, côté sexualité, s’attaquer à la « valeur d’exposition » qu’ont reçue les corps et les visages eux-mêmes dans l’industrie pornographique, industrie qui n’a fait elle-même que neutraliser la révolution sexuelle que souhaitait jadis Wilhem Reich et que les années 60-70 ont tenté d’accomplir. L’infamie capitaliste est dans cette incessante récupération des défis individuels qui tentent de jouer avec les dispositifs aliénants et par là de désactiver ce que Foucault nommait le bio-pouvoir, le pouvoir sur les corps et les vies.

L’Improfanable du gigantesque dispositif capitaliste ne constitue-t-il pas notre tombeau commun ou, comme on voudra, notre cimetière devenu planétaire, dont la profanation s’avère légitime ? On le pressent, la lutte contre ce sépulcre et ces sépultures suppose un combat de tous les instants et qui exige à la fois patience et vigueur dans le déploiement du geste créatif.