Hugo Villaspasa, L'ennui III, dessin 2008

Eloge de l’ombre de Tanizaki

Eloge de l’ombre

de Jun’ichiro Tanizaki

1933 (éd.POF, 1993)

Dans cet ouvrage publié en 1933, Tanizaki nous livre ses observations, ses sentiments et réflexions personnels sur la conception japonaise du beau et le rôle majeur que l’ombre y joue. A travers cet éloge de l’ombre, il s’agit de caractériser et de comprendre « cette propension à rechercher le beau dans l’obscur » qui définit l’attitude orientale. Pour ce faire, sont mis en regard deux mondes radicalement opposés – l’Occident et l’Orient – dont l’un, pressent et nous avertit Tanizaki, tend lentement à engloutir l’autre. A l’instar de la réflexion contemporaine de François Jullien sur l’hétérotopie chinoise, les constats de Tanizaki nous permettent, grâce à ce décentrement du regard et cette mise en perspective, à la fois de nous ouvrir à des aspects méconnus de la culture japonaise et de nous penser nous-même, de faire retour sur notre culture occidentale et ses partis-pris.

Evoquant l’architecture japonaise et ses particularités (le shôji, le toko no ma, les toits et les auvents), il s’interroge aussi sur le problème de l’intégration des commodités occidentales modernes à l’habitation traditionnelle japonaise (le pavillon de thé). Ce faisant, parlant de la construction de sa propre maison, il montre comment il a tenté d’y adapter l’usage de l’électricité, du gaz et de l’eau. Les remarques s’attardent sur les lieux d’aisance, chef d’œuvre de raffinement, et la manière singulière de décorer les pièces de la maison (le dépouillement décoratif, le bois, le laque et la céramique) ou d’aménager les jardins.

L’architecture n’est pas le seul domaine exploré dans cet ouvrage. Tanizaki évoque aussi la cuisine (sa préférence pour la vaisselle en laque plutôt qu’en céramique, une recette de sushi aux feuilles de kaki), le cinéma, la musique et le théâtre (nô et kabuki mais aussi théâtre de marionnettes de bunraku). Font aussi l’objet de ses descriptions, le papier japonais (hôsho) si différent du papier occidental, le pinceau distingué du stylo, le jade et le cristal de roche.

A l’époque de « la vogue des enseignes au néon », symptôme d’un certain mimétisme de la vie américaine, les observations de Tanizaki s’achèvent par le constat d’une « intoxication » des villes japonaises par l’éclairage électrique abusif. Tanizaki prend acte de ces bouleversements et, puisque «le Japon est irréversiblement engagé sur les voix de la culture occidentale », puisque d’une certaine manière le mal est fait, il s’agit alors de trouver des solutions pour supporter au mieux ces changements. Entre Occident et Orient, tradition et modernité, entre nostalgie de vieillard et acceptation des progrès irréversibles du monde moderne, Tanizaki mène son combat et recherche « quelque moyen de compenser les dégâts ». Ce moyen, c’est ce devoir de mémoire que seule la littérature semble pouvoir lui offrir pour tenter par là de faire revivre « cet univers d’ombre que nous sommes en train de dissiper.» L’éloge de l’ombre : sa manière à lui de résister, de ne pas se résigner à la vague occidentale tout en l’acceptant par ailleurs, puisqu’elle est inéluctable ; en dépit de l’assaut de la culture et de la technique occidentales, maintenir présentes des traditions de vie aux valeurs diamétralement opposées ; contre une vision prométhéenne de la technique, se prononcer ainsi implicitement pour une conception orphique plus respectueuse de la nature et plus attentive et sensible aux obscures ténèbres.
« J’aimerais élargir l’auvent de cet édifice qui a nom « littérature », en obscurcir les murs, plonger dans l’ombre ce qui est trop visible, et en dépouiller l’intérieur de tout ornement superflu. »
Combat d'arrière-garde que celui de Tanizaki ? D'aucuns l'affirmeront. Toutefois, on ne peut rester insensible à cette réaction face à l'occidentalisme tentaculaire et triomphant qui cherche à tout prix - ni plus ni moins celui du sacrifice d'une culture - à imposer sans souci de l'autre son modèle éblouissant.
Demeure une interrogation : quel est ce sort fait à la femme, cloîtrée dans l'ombre des habitations ? La beauté de l'ombre n'est-elle pas aussi ici le symbole de la domination masculine ?


Morceaux choisis :
« …c’est dans la construction des lieux d’aisance que l’architecture japonaise atteint aux sommets du raffinement. Nos ancêtres qui poétisaient toute chose, avaient réussi paradoxalement à transmuer en un lieu d’ultime bon goût l’endroit qui, de toute la demeure, devait par destination être le plus sordide et, par une étroite association avec la nature, à l’estomper dans un réseau de délicates associations d’images. Comparée à l’attitude des Occidentaux qui, de propos délibéré, décidèrent que le lieu était malpropre et qu’il fallait se garder même d’y faire en public la moindre allusion, infiniment plus sage est la nôtre, car nous avons pénétré là, en vérité, jusqu’à la moelle du raffinement. » p.22-23

« Contrairement aux Occidentaux qui s’efforcent d’éliminer radicalement tout ce qui ressemble à une souillure, les Extrême-Orientaux la conservent précieusement, et telle quelle, pour en faire un ingrédient du beau. » p.38

« …ce que l’on appelle le beau n’est d’ordinaire qu’une sublimation des réalités de la vie, et c’est ainsi que nos ancêtres, contraints à demeurer bon gré mal gré dans des chambres obscures, découvrirent un jour le beau au sein de l’ombre, et bientôt ils en vinrent à se servir de l’ombre en vue d’obtenir des effets esthétiques. » p.51

« Si l’on comparait une pièce d’habitation japonaise à un dessin à l’encre de Chine, les shôji correspondraient à la partie où l’encre est la plus diluée, le toko no ma à l’endroit où elle est la plus épaisse. Chaque fois que je regarde un toko no ma, ce chef d’œuvre du raffinement, je suis émerveillé de constater à quel point les Japonais ont pénétré les mystères de l’ombre, et avec quelle ingéniosité ils ont su utiliser les jeux d’ombre et de lumière. [...] en contemplant les ténèbres tapies derrière la poutre supérieure, à l’entour d’un vase à fleurs, sous une étagère, et tout en sachant que ce ne sont que des ombres insignifiantes, nous éprouvons le sentiment que l’air, à ces endroits-là, renferme une épaisseur de silence, qu’une sérénité éternellement inaltérable règne sur cette obscurité. Tout compte fait, quand les Occidentaux parlent de « mystères de l’Orient », il est bien possible qu’ils entendent par là ce calme un peu inquiétant que secrète l’ombre lorsqu’elle possède cette qualité-là. »

« [...] c’est là que nos ancêtres se sont montrés géniaux : à l’univers d’ombre délibérément créé en délimitant un espace rigoureusement vide, ils ont su conférer une qualité esthétique supérieure à celle de n’importe quelle fresque ou décoration. En apparence, il n’y a là qu’un pur artifice, mais en fait les choses sont beaucoup moins simples. » p.56-57

A propos du shôji et du toko no ma : « les reflets blanchâtres du papier, comme s’ils étaient impuissants à entamer les ténèbres épaisses du toko no ma, rebondissent en quelque sorte sur ces ténèbres, révélant un univers ambigu où l’ombre et la lumière se confondent. » p.59

« D’aucuns diront que la fallacieuse beauté créée par la pénombre n’est pas la beauté authentique. Toutefois, ainsi que je le disais plus haut, nous autres Orientaux nous créons de la beauté en faisant naître des ombres dans des endroits par eux-mêmes insignifiants.

Des branchages
Assemblez et les nouez
Voici une hutte
Dénouez-les vous aurez
La plaine comme devant

dit le vieux poème, et notre pensée somme toute procède selon une démarche analogue : je crois que le beau n’est pas une substance en soi, mais rien qu’un dessin d’ombres, qu’un jeu de clair-obscur produit par la juxtaposition de substances diverses. De même qu’une pierre phosphorescente qui, placée dans l’obscurité émet un rayonnement, perd, exposée au plein jour, toute sa fascination de joyau précieux, de même le beau perd son existence si l’on supprime les effets d’ombre. » p.76-77

« Mais pourquoi cette propension à rechercher le beau dans l’obscur se manifeste-t-elle avec tant de force chez les Orientaux seulement ? L’Occident lui aussi, il n’y a pas si longtemps, ignorait l’électricité, le gaz, le pétrole, mais, pour autant que je sache, il n’a jamais pourtant éprouvé la tentation de se délecter de l’ombre. De tous temps, les spectres japonais ont été dépourvus de pieds ; les spectres d’Occident ont bien, eux, des pieds, mais en revanche leur corps tout entier, paraît-il, est translucide. Fût-ce de pareils détails, il appert que notre imagination elle-même se meut dans des ténèbres noires comme laque, alors que les Occidentaux attribuent à leurs spectres même la limpidité du verre. Les couleurs que nous aimons, nous, pour les objets d’usage quotidien, sont des stratifications d’ombre : celles qu’ils préfèrent, eux, sont les couleurs qui condensent en elles tous les rayons du soleil. Sur l’argent et le cuivre, nous apprécions la patine ; eux la tiennent pour malpropre et antihygiénique, et ne sont contents que si le métal brille à force d’être astiqué. Dans les pièces d’habitation, ils évitent autant qu’ils le peuvent les recoins, et blanchissent le plafond et les murs qui les entourent. Jusque dans le dessin des jardins, là où nous ménageons des bosquets ombreux, ils étalent de vastes pelouses plates.
Quelle peut être l’origine d’une différence si radicale dans les goûts ? Tout bien pensé, c’est parce que nous autres, Orientaux, nous cherchons à nous accommoder des limites qui nous sont imposées que nous nous sommes de tout temps contentés de notre condition présente ; nous n’éprouvons par conséquent nulle répulsion à l’égard de ce qui est obscur, nous nous y résignons comme à l’inévitable : si la lumière est pauvre, eh bien, qu’elle le soit ! Mieux, nous nous enfonçons avec délice dans les ténèbres et nous leur découvrons une beauté qui leur est propre.
Les Occidentaux par contre, toujours à l’affût du progrès, s’agitent sans cesse à la poursuite d’un état meilleur que le présent. Toujours à la recherche d’une clarté plus vive, ils se sont évertués, passant de la bougie à la lampe à pétrole, du pétrole au bec de gaz, du gaz à l’éclairage électrique, à traquer le moindre recoin, l’ultime refuge de l’ombre. » p.78-80

« [...] nos ancêtres tenait la femme, à l’instar des objets de laque à la poudre d’or ou de nacre, pour un être inséparable de l’obscurité, et autant que faire se pouvait, ils s’efforçaient de la plonger toute entière dans l’ombre. » p.76-77

« Nos ancêtres, tout d’abord, délimitèrent dans l’espace lumineux un volume clos dont ils firent un univers d’ombre ; puis, tout au fond de l’obscurité, ils confinèrent la femme, persuadés qu’ils étaient qu’il ne pouvait en ce monde exister d’être humain au teint plus clair. Si l’on admet avec eux que la blancheur de peau est la suprême condition de l’idéale beauté féminine, il faut reconnaître qu’ils ne pouvaient agir autrement et qu’il était parfaitement licite qu’ils le fissent. Contrairement aux cheveux des hommes blancs, qui sont clairs, les nôtres sont noirs : la nature elle-même nous enseigne là les lois de l’ombre, lois que nos ancêtres inconsciemment observaient pour faire, par un jeu de contrastes, paraître blanc un visage jaune. J’ai dit plus haut mon opinion sur l’usage de noircir les dents ; mais les femmes d’autrefois se rasaient aussi les sourcils : n’était-ce pas là un autre procédé encore pour faire valoir l’éclat de leur visage ? Ce qui cependant plus que tout le reste me frappe, c’est leur fameux « rouge à lèvres » bleu-vert aux reflets nacrés. […] C’est à dessein que nos ancêtres écrasaient les lèvres rouges de leurs femmes sous cet enduit de vert noirâtre, comme incrusté de nacre. De la sorte, ils arrachaient toute ardeur du visage le plus radieux. Pensez au sourire d’une jeune femme, à la lueur vacillante d’une lanterne, qui de temps à autre, entre des lèvres d’un bleu irréel de feu follet fait scintiller des dents de laque noire : peut-on imaginer visage plus blanc que celui-là ? […] La blancheur de l’homme blanc est une blancheur translucide, évidente et banale, alors que celle-là est une blancheur en quelque sorte détachée de l’être humain. Il se peut qu’une blancheur ainsi définie n’ait aucune existence réelle. Il se peut qu’elle ne soit qu’un jeu trompeur et éphémère d’ombre et de lumière. Je le veux bien, mais elle nous suffit, car il nous est interdit d’espérer mieux. » p.83-85